Conformément aux dispositions de l’article 65 de la Constitution, le roi Mohammed VI a ouvert la première session de la première année législative de la douzième législature, le deuxième vendredi d’octobre. Il est d’usage que le discours d’ouverture expose les enjeux de la prochaine étape et les priorités du travail gouvernemental et parlementaire.
Le discours a présenté une vision intégrée de la prochaine étape, dans laquelle les enjeux de la construction de la puissance économique nationale rejoignent la nécessité de renouveler les réformes, de corriger les déséquilibres dans la gouvernance territoriale, de reformuler certaines relations de partenariat extérieur et de restaurer le sens politique et moral du mandat parlementaire, dans une vision qui relie les acquis du Maroc aux défis auxquels il est confronté.
Les principaux messages du discours peuvent être interprétés selon cinq angles interdépendants :
Premièrement : Les fondements de la nation marocaine et la mobilisation des éléments du pouvoir national
Le discours commence par affirmer la fierté d’appartenir au Maroc, rappelant la profondeur de la nation marocaine, la longue tradition de la monarchie et son authentique identité religieuse sous de commanderie des Croyants, ainsi que les progrès politiques, diplomatiques, économiques et sociaux réalisés par le Royaume
Cependant, le message central dépasse la simple célébration des gloires historiques ; il définit la fonction politique de la fierté nationale. L’appartenance, affirme-t-il, est un catalyseur pour assumer ses responsabilités et transformer la confiance en devoir national. Cette idée prend toute son importance dans un contexte international instable, marqué par une concurrence accrue pour les ressources, les marchés et les sphères d’influence, et par les risques croissants d’influence culturelle et d’invasion des valeurs. Dès lors, la puissance nationale ne se mesure pas uniquement à la profondeur de son histoire ni à la force de sa légitimité, mais aussi à la capacité d’un État à mobiliser ses ressources et à améliorer le fonctionnement de ses institutions, tout en préservant la richesse de son identité culturelle.
Par conséquent, invoquer les atouts de la nation marocaine constitue une invitation à explorer son patrimoine historique, culturel et diplomatique dans la construction d’un front national fort et cohérent..
Deuxièmement : Une nouvelle génération de réformes…
Ce discours place le Maroc face à la nécessité de passer à une nouvelle étape de réforme, en phase avec l’accélération des transformations géoéconomiques et leurs implications en termes de réorganisation des priorités nationales. Il est en effet nécessaire de lancer une nouvelle génération de stratégies dans les domaines de l’eau, de l’énergie et de la sécurité alimentaire, du décollage industriel, de l’économie numérique et de l’intelligence artificielle, en plus de développer des réserves stratégiques et de sécuriser l’approvisionnement en matières premières.
Ces priorités révèlent une évolution du concept de développement : on passe d’une focalisation sur l’achèvement de projets et l’expansion des infrastructures à la mise en place de capacités nationales garantissant la durabilité et une relative autonomie dans les décisions économiques. La sécurité économique est désormais liée à la capacité de l’État à satisfaire ses besoins essentiels, à développer sa production industrielle et à investir dans le savoir et la technologie.
Dans ce contexte, le discours royal confère au secteur privé national un rôle qui dépasse sa fonction traditionnelle pour l’élever au rang d’acteur stratégique de la transformation et du développement, ce qui implique de l’encourager à prendre des initiatives, à innover, à investir, à exporter et à créer des emplois, et exige également qu’il soit conscient de ses responsabilités nationales à ce stade.
Toutefois, le succès de cette nouvelle génération de réformes demeure tributaire de la place accordée aux jeunes au cœur des politiques publiques ; en effet, l’éducation, la qualification, l’insertion économique et l’égalité des chances sont autant de conditions pour bâtir un capital humain capable d’accompagner les mutations et de tirer parti de l’actuel dynamisme démographique. Ce dernier constitue une opportunité immense, mais aussi une menace réelle si les jeunes ne perçoivent pas l’impact des grandes stratégies sur leur vie quotidienne.
Troisièmement : La régionalisation avancée et la question des dysfonctionnements…
La dimension territoriale occupe une place centrale dans le discours, qui considère que l’enjeu véritable de la prochaine étape réside dans le travail de terrain, l’identification des problèmes réels propres à chaque région et la recherche de solutions réalistes. Le discours a accordé une place importante à la régionalisation avancée et à la déconcentration administrative, en établissant un lien entre ces dernières, le développement intégré, l’amélioration des services publics et la stimulation de l’investissement productif.
Le message fondamental ici est d’alerter sur le fait que les retards et les dysfonctionnements entravant la mise en œuvre de ce chantier ont désormais des répercussions négatives sur les programmes de développement économique et social. Ce diagnostic soulève une question essentielle : où réside la faille dans le processus de régionalisation avancée ? Cette question peut être déclinée en trois niveaux interdépendants :
Premièrement, le niveau de la déconcentration administrative, où le discours insiste sur la nécessité d’une mise en œuvre intégrale de la Charte de la déconcentration et du transfert des compétences et des ressources du centre vers les provinces et les régions.
Deuxièmement, le niveau de la régionalisation avancée, où le discours appelle à lever les obstacles qui entravent le fonctionnement des institutions régionales, à clarifier les compétences et à renforcer leurs ressources.
Troisièmement, le niveau de la relation entre l’État et les régions ; il ne s’agit plus d’une simple répartition administrative des tâches, mais de bâtir une relation institutionnelle claire fondée sur la coordination, la contractualisation et la définition des responsabilités.
Sous cet angle, la régionalisation avancée apparaît comme une double voie : celle de la modernisation des structures de l’État et celle de la concrétisation d’un modèle de développement plus équitable sur le plan territorial. Cela interpelle la responsabilité des partis politiques et des élites élues, car une mise en œuvre effective de la régionalisation requiert des élites capables d’élaborer des projets territoriaux, de définir des priorités et de mobiliser les acteurs locaux.
Quatrièmement : Le partenariat avec l’Espagne… un choix souverain
Sur le plan extérieur, le discours réaffirme le statut du Maroc en tant que partenaire responsable et fiable, soucieux d’honorer ses engagements et attendant de ses partenaires une réciprocité équivalente. La coopération en matière migratoire est mise en avant comme une illustration de ce partenariat, tout en reconnaissant que le modèle actuel est désormais dépassé.
Le message revêt une dimension plus spécifique lorsque le discours aborde les difficultés découlant de certaines dispositions juridiques et décisions judiciaires qui entravent la gestion de certains dossiers. Toutefois, le message politique le plus clair réside dans l’affirmation que le partenariat avec l’Espagne est un choix souverain et un engagement volontaire, qui ne saurait faire l’objet de pressions, de menaces ou de chantage.
Le discours révèle l’élaboration d’un document stratégique destiné aux partenaires, jetant les bases d’une nouvelle phase de coopération. Dès lors, la force du partenariat extérieur est indissociable de la solidité des structures économiques et institutionnelles internes, ce qui implique de prendre conscience de la nécessité de renforcer et de consolider le front intérieur.
Cinquièmement : Le mandat parlementaire… un engagement politique et un pacte éthique
Le discours s’achève en rappelant aux parlementaires que le mandat parlementaire ne constitue pas une simple qualité institutionnelle ou un privilège lié à l’élection, mais bien un engagement politique et un pacte éthique liant le député aux citoyens.
Ce rappel est important car il réaffirme la fonction essentielle de la représentation politique : traduire la confiance des électeurs en actions législatives et de contrôle. Obtenir un siège au Parlement constitue un engagement moral qui élargit la notion de responsabilité parlementaire et la lie à l’intégrité, à la diligence et à l’écoute des citoyens. De plus, le fait de le qualifier d’engagement politique implique que le représentant participe au débat public, contribue à l’amélioration de la législation et exerce un contrôle actif sur l’action gouvernementale.
Citer les paroles du Tout-Puissant : « Quiconque accomplit une bonne action en recevra dix fois la récompense » confère à cette responsabilité une dimension axiologique, faisant du travail public un domaine où l’on peut également rechercher la récompense divine, ce qui constitue une indication très importante d’un point de vue à la fois axiologique et intellectuel.
En conclusion…
Les cinq points du discours royal révèlent une vision cohérente pour la prochaine étape : la consolidation des fondements de la nation marocaine doit se transformer en mobilisation de ses atouts ; les transformations géoéconomiques appellent une nouvelle génération de réformes ; le développement national est incomplet sans une gouvernance territoriale efficace ; les partenariats extérieurs doivent reposer sur une coopération équilibrée et le respect de la souveraineté ; et les institutions élues restent tenues de traduire la confiance populaire en engagements concrets.
Le message le plus important est peut-être que le défi ne se limite plus à la fixation d’objectifs ou à l’annonce de projets, mais qu’il est désormais lié à la capacité de l’État, de ses institutions et de ses élites à surmonter les déséquilibres qui entravent la mise en œuvre, et à la capacité des institutions à réduire les disparités spatiales, à améliorer les services, à élargir les opportunités pour les jeunes et à renforcer la confiance dans l’action publique.