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Felipe VI à Sebta et Melilia : cinq siècles d’histoire dans le miroir de Gibraltar

11 octobre 2026 - 13:36

Entre continuité monarchique, mémoires territoriales et diplomatie du détroit, la visite annoncée du roi d’Espagne interroge cinq siècles d’histoire et deux conceptions de la souveraineté.

À Sebta et Melilia, la présence d’un souverain espagnol n’est jamais un geste politiquement neutre. La visite que Felipe VI et la reine Letizia doivent effectuer les 13 et 14 octobre remet en lumière une question territoriale où cinq siècles d’histoire continuent de nourrir des lectures opposées de la souveraineté. Pour Madrid, il s’agit d’un déplacement institutionnel sur un territoire espagnol. Pour nombre de Marocains, la présence du souverain dans ces deux villes du littoral nord-africain constitue une réaffirmation particulièrement sensible d’une souveraineté contestée. Les deux lectures coexistent, sans se confondre. Et l’on comprend mal la portée de cette visite si l’on réduit la question à un simple incident de voisinage.

Le calendrier renforce cette dimension symbolique : le voyage doit suivre immédiatement le 12 octobre, fête nationale espagnole. Rien ne permet, à ce seul titre, de prêter au palais de la Zarzuela une intention de provocation. Mais, quelles que soient les intentions de Madrid, la présence du chef de l’État espagnol à Sebta et Melilia constitue, par sa nature même, une affirmation publique de souveraineté. La politique ne se résume pas aux intentions de ceux qui accomplissent les gestes. Elle tient aussi aux mémoires qu’ils réveillent, aux images qu’ils produisent et aux significations que leur donnent ceux qui les observent depuis l’autre rive du détroit.

Les conquêtes ibériques et la longue durée

Sebta fut prise par le Portugal en 1415. Melilia passa sous domination castillane en 1497, cinq ans après la chute de Grenade. Ces dates renvoient à un monde dans lequel la conquête, la rivalité religieuse et la maîtrise des routes maritimes structuraient les rapports entre puissances. Il serait anachronique de projeter sur le XVe siècle les frontières, les institutions et les catégories du nationalisme contemporain. Mais il serait tout aussi trompeur d’effacer le contexte d’expansion ibérique dans lequel s’inscrivent ces deux implantations.

L’histoire des deux villes n’est d’ailleurs pas identique. Lorsque Philippe II réunit les couronnes portugaise et espagnole en 1580, Sebta passa sous un souverain commun sans devenir pour autant, d’un trait de plume, une ville castillane. Après le rétablissement de l’indépendance portugaise, elle demeura rattachée à la monarchie espagnole, situation reconnue par Lisbonne en 1668. Melilia, elle, était entrée directement dans l’orbite castillane. La distinction importe : l’histoire n’est pas un bloc homogène que l’on pourrait mobiliser indistinctement pour les deux territoires.

Quand les Bourbons succédèrent aux Habsbourg en 1700, ils héritèrent de ces positions nord-africaines, alors essentiellement pensées dans une logique militaire et stratégique. Aujourd’hui, Felipe VI ne règne ni comme Philippe II ni comme Philippe V. Il est le chef d’un État constitutionnel, non un souverain conquérant. Entre les monarchies composites de l’Ancien Régime et l’Espagne parlementaire contemporaine, la nature du pouvoir a profondément changé. Mais les territoires hérités des conquêtes et des arrangements dynastiques ont traversé ces transformations. La rupture des régimes politiques n’a pas nécessairement entraîné celle des géographies de souveraineté.

C’est précisément cette survivance qui mérite réflexion. Une possession née dans l’ordre des conquêtes peut acquérir, au fil des siècles, des fondements juridiques et institutionnels nouveaux. Elle ne cesse pas pour autant d’appartenir à une histoire dont les mémoires nationales conservent des interprétations divergentes.

Gibraltar, ou la géographie sélective des mémoires

Gibraltar introduit dans cette histoire un effet de miroir saisissant. Pris en 1704 par une force anglo-néerlandaise, le rocher fut cédé à la Couronne britannique par le traité d’Utrecht de 1713. L’Espagne en revendique toujours la souveraineté. À Madrid, sa présence sous pavillon britannique est volontiers perçue comme une question territoriale non résolue, héritée d’un rapport de force ancien. À Londres, on invoque les titres conventionnels et la continuité de l’administration britannique ; à Gibraltar même, les habitants défendent massivement le maintien de leur statut britannique.

Le paradoxe mérite d’être posé sans détour : pourquoi trois siècles de présence britannique ne suffisent-ils pas, aux yeux de Madrid, à rendre définitivement incontestable la souveraineté sur Gibraltar, alors que cinq siècles de présence espagnole seraient censés clore toute discussion sur Sebta et Melilia ?

Il faut naturellement distinguer les situations. Gibraltar figure sur la liste onusienne des territoires non autonomes ; les deux villes espagnoles n’y figurent pas. Les traités, les statuts, les populations et les trajectoires historiques diffèrent. L’analogie n’est donc pas une preuve de droit. Elle révèle cependant un mécanisme politique plus profond : chaque État tend à privilégier la continuité historique lorsqu’elle conforte sa souveraineté et à invoquer la nécessité de dépasser un héritage ancien lorsqu’il conteste celle d’autrui.

La réponse espagnole est que les fondements juridiques des situations ne sont pas comparables. L’objection marocaine est que l’ancienneté d’une présence ne dissipe pas nécessairement la mémoire de son origine. Ces deux raisonnements peuvent coexister sur le terrain du droit tout en s’affrontant sur celui de la légitimité politique. C’est cette différence, davantage qu’une impossible équivalence juridique entre les trois territoires, qui fait de Gibraltar un miroir particulièrement révélateur.

La géographie du détroit offre ainsi un spectacle singulier : l’Espagne regarde vers le sud en invoquant l’histoire pour confirmer sa souveraineté, mais vers Gibraltar en considérant que l’histoire ne saurait avoir définitivement clos le débat. Le Maroc, de son côté, lit ces mêmes espaces à travers la continuité de son territoire historique et l’expérience de l’expansion européenne. Chacun possède sa carte ; chacun possède aussi sa mémoire.

Mohammed VI et la profondeur historique de la monarchie

Un élément nouveau confère à cette lecture une profondeur supplémentaire. Dans son discours du 9 octobre, à l’ouverture du Parlement, Mohammed VI a présenté le Maroc comme l’une des nations les plus anciennement constituées du monde, vivant sous l’égide de l’une des plus anciennes monarchies de l’histoire. La formulation mérite d’être retenue avec exactitude : le souverain évoquait l’ancienneté de la monarchie marocaine, et non spécifiquement celle de la dynastie alaouite, qui s’est imposée au XVIIe siècle. La tradition monarchique du pays plonge, elle, ses racines bien plus loin dans le passé.

Faut-il entendre dans cette affirmation une allusion discrète aux Bourbons et à la visite prochaine de Felipe VI ? La chronologie invite à poser la question ; elle ne permet pas de trancher. Le discours royal s’inscrivait dans une réflexion plus large sur la nation, les institutions et la continuité de l’État marocain. Ni l’Espagne ni la famille royale espagnole n’étaient désignées dans ce passage.

L’intérêt politique de cette coïncidence ne dépend pourtant pas de l’existence d’un message codé. Dans le langage des monarchies, l’histoire n’est jamais une simple évocation patrimoniale. Elle participe de la représentation de l’État, de son autorité et de sa place dans le temps. À quelques jours d’un déplacement royal espagnol chargé de symboles territoriaux, le rappel de l’ancienneté de la monarchie marocaine acquiert nécessairement une résonance particulière.

Deux formes de continuité se trouvent ainsi mises en regard. Madrid fait valoir la permanence de son autorité institutionnelle sur Sebta et Melilia ; Rabat rappelle la profondeur historique d’une nation dont l’existence ne saurait être réduite aux frontières et aux équilibres issus de l’expansion coloniale européenne. L’une des monarchies revendique une continuité territoriale ; l’autre affirme une continuité étatique et civilisationnelle. Ces deux discours ne constituent pas des démonstrations juridiques concurrentes, mais ils éclairent les représentations politiques qui sous-tendent le désaccord.

La crise migratoire, révélateur des tensions actuelles

Cependant, lire les événements d’octobre 2026 à travers la seule histoire dynastique reviendrait à négliger leur contexte immédiat. La visite de Felipe VI intervient après la grave crise migratoire qui a frappé Sebta à la fin de juillet, lorsque des arrivées massives ont provoqué une situation humanitaire dramatique, de fortes tensions locales et de nouvelles frictions entre Madrid et Rabat.

Le programme royal prévoit notamment un hommage, au cimetière musulman de Sidi Embarek, aux personnes mortes en mer lors des événements des 30 et 31 juillet. Ce geste possède incontestablement une dimension humaine. Il s’inscrit aussi dans une séquence politique où l’État espagnol entend manifester sa présence et son soutien à la population locale.

La veille de cette visite, le discours de Mohammed VI offre un autre éclairage. Au-delà de la référence à l’ancienneté monarchique, le souverain a explicitement abordé les relations avec l’Espagne. Reconnaissant les avancées de la coopération bilatérale, il a estimé que le modèle actuel de gestion migratoire avait atteint ses limites. Il a également affirmé que le partenariat avec Madrid relevait d’un choix souverain et volontaire, qui ne saurait être soumis à des pressions, à des menaces ou à un quelconque chantage.

Ces propos ne constituent pas une prise de position explicite sur la visite de Felipe VI. Ils montrent néanmoins que les deux royaumes traversent une phase de réajustement politique dans laquelle les questions migratoires, la souveraineté et la reconnaissance mutuelle se trouvent étroitement liées.

L’histoire longue explique les sensibilités ; la crise actuelle leur donne une intensité nouvelle. C’est cette superposition des temporalités qui rend le déplacement royal particulièrement significatif.

Deux monarchies, deux usages du passé

La monarchie espagnole et la monarchie marocaine ne tirent évidemment pas leur légitimité des mêmes institutions. La première est encadrée par une constitution parlementaire ; la seconde occupe une place centrale dans l’architecture politique et religieuse du Royaume. Pourtant, toutes deux inscrivent leur autorité dans une histoire longue.

Mais la continuité d’une institution, aussi ancienne soit-elle, ne suffit pas à trancher la légitimité d’une souveraineté territoriale. Inversement, l’ancienneté d’un État ne constitue pas automatiquement un titre juridique sur tous les territoires qu’il considère historiquement siens. La question politique commence précisément là où l’argument historique rencontre les exigences du droit contemporain.

Elle rencontre également une réalité souvent reléguée au second plan : celle des habitants de Sebta et Melilia. Ces villes ne sont pas uniquement des objets de souveraineté, des positions stratégiques ou des héritages dynastiques. Ce sont des sociétés traversées par des appartenances multiples, des mémoires différentes, des inégalités sociales et des relations quotidiennes avec le Maroc voisin. Leurs habitants ne peuvent être réduits à de simples figurants dans un dialogue entre capitales.

La question mérite alors d’être posée : peut-on penser l’avenir de ces territoires exclusivement à partir des légitimités historiques des États, sans accorder une place centrale aux droits, aux expériences et aux aspirations des populations qui y vivent ? Un raisonnement marocain exigeant ne devrait pas esquiver cette dimension. La reconnaissance de la complexité humaine de ces villes ne signifie pas l’abandon d’une lecture historique marocaine ; elle empêche simplement de transformer des sociétés vivantes en abstractions géopolitiques.

Le précédent de la visite de Juan Carlos Ier en 2007 rappelle que le cérémonial royal peut provoquer des tensions diplomatiques. Mais les relations hispano-marocaines d’aujourd’hui reposent également sur une coopération étroite en matière de commerce, de migration et de sécurité. À cette interdépendance s’ajoutent des intérêts économiques, des échanges humains permanents et la perspective de l’organisation commune de la Coupe du monde de football de 2030. Les deux pays ont suffisamment de raisons de coopérer pour ne pas faire de chaque désaccord territorial une crise diplomatique ; ils ont aussi suffisamment de contentieux historiques pour ne pas croire que la coopération les effacera d’elle-même.

L’histoire n’efface pas les souverainetés disputées

Les Habsbourg ont contribué à façonner la carte des possessions ibériques en Afrique du Nord ; les Bourbons en ont assuré la continuité ; l’Espagne contemporaine leur a donné une place dans son ordre constitutionnel. Cette succession explique une trajectoire. Elle ne suffit pas à faire disparaître la controverse politique qui l’entoure. De la même manière, la profondeur historique revendiquée par la monarchie marocaine éclaire une conscience nationale, sans constituer en soi une démonstration juridique de souveraineté.

Gibraltar nous enseigne que les héritages territoriaux peuvent demeurer contestés pendant des siècles. Le discours de Mohammed VI rappelle que les États ne parlent jamais du passé de manière innocente, même lorsque leur propos ne vise explicitement aucun voisin. Et le voyage de Felipe VI montre qu’un déplacement institutionnel peut porter bien davantage que ce qu’annonce son programme officiel.

L’enjeu n’est donc pas de chercher dans les conquêtes du XVe siècle une réponse toute faite aux questions du XXIe. Il est de comprendre pourquoi certains héritages historiques sont invoqués comme des titres définitifs, tandis que d’autres demeurent présentés comme des injustices auxquelles il faudrait remédier. Le droit apporte des distinctions indispensables ; il ne supprime ni les mémoires nationales ni les contradictions des discours politiques.

Au fond, le détroit de Gibraltar ne sépare pas seulement deux monarchies. Il révèle cette étrange géographie des mémoires nationales où l’histoire sert tantôt à revendiquer une souveraineté, tantôt à déclarer celle de l’autre définitivement acquise. Et peut-être est-ce là le véritable paradoxe : les États savent parfaitement que l’histoire ne se réécrit pas, mais chacun continue de lui demander de confirmer sa propre carte.

 

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