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Le 12 octobre espagnol : quand la gloire d’hier interroge les contradictions d’aujourd’hui

12 octobre 2026 - 11:40

Entre célébration nationale, héritage impérial et mémoires coloniales, la fête nationale espagnole invite à une réflexion qui dépasse les frontières de la péninsule Ibérique. Vue du Maroc, cette date soulève une question aussi historique que politique : peut-on célébr la grandeur d’une nation sans interroger les ombres de son passé ?

Chaque 12 octobre, l’Espagne ressort ses drapeaux, ses uniformes impeccables et ses souvenirs de grandeur. À Madrid, les avions militaires traversent le ciel, les soldats défilent au pas cadencé et le roi Felipe VI préside les cérémonies d’une fête nationale dont les racines remontent à 1492. Tout est réglé avec la précision d’une horloge. Les discours parlent d’unité, de continuité historique et de fierté nationale. Mais derrière cette belle mécanique patriotique demeure une question que les défilés militaires ne peuvent résoudre : que célèbre exactement l’Espagne lorsqu’elle célèbre le 12 octobre ?

Officiellement, cette date renvoie à l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique, événement fondateur de l’expansion espagnole outre-Atlantique. La loi de 1987, qui consacre le 12 octobre comme fête nationale, met en avant le rayonnement linguistique et culturel de l’Espagne au-delà de l’Europe. Une formulation élégante, presque poétique, qui laisse cependant dans l’ombre une réalité moins glorieuse : les conquêtes, la domination coloniale, l’exploitation des populations autochtones et les bouleversements profonds imposés aux sociétés américaines.

1492, une année à deux visages

Pour comprendre les ambiguïtés du 12 octobre, il faut revenir à cette année 1492, véritable carrefour de l’histoire espagnole. En janvier, les Rois Catholiques s’emparent de Grenade, mettant fin au dernier royaume musulman de la péninsule. En mars, ils ordonnent l’expulsion des Juifs refusant la conversion. En octobre, Colomb atteint les Caraïbes et ouvre la voie à l’expansion coloniale espagnole en Amérique.

Trois événements, une même année, et une transformation profonde de l’identité politique espagnole. La monarchie renforce son autorité tandis que l’uniformité religieuse s’impose progressivement au détriment d’une diversité séculaire. Parallèlement, l’Espagne entreprend la construction d’un empire dont la puissance reposera autant sur les échanges culturels que sur la conquête et l’exploitation.

Vue du Maroc, cette chronologie possède une résonance particulière. L’histoire espagnole ne commence pas avec Colomb, pas plus que son identité ne peut être séparée de plusieurs siècles de présence musulmane dans la péninsule. Al-Andalus appartient à cette histoire commune, avec ses conflits, ses réalisations intellectuelles, ses coexistences imparfaites et ses tragédies. L’écrivain espagnol Juan Goytisolo avait fait de cette mémoire sélective l’un des grands combats de son œuvre. Dans Reivindicación del conde don Julián, il s’attaquait, par la provocation littéraire, aux mythes d’une identité espagnole construite contre une partie de son propre héritage.

Une fête nationale, plusieurs mémoires

Il serait injuste de considérer que tous les Espagnols célèbrent le 12 octobre avec nostalgie impériale. Pour beaucoup, cette journée exprime simplement l’attachement à leur pays, à ses institutions et à une communauté nationale démocratique. Sa dimension civique contemporaine ne saurait être réduite à l’exaltation des conquêtes passées.

D’ailleurs, l’Espagne elle-même n’entretient pas une relation uniforme avec son histoire impériale. En Andalousie, la mémoire d’Al-Andalus cohabite avec celle de l’expansion atlantique, dont Séville fut l’un des principaux centres. En Catalogne, certains courants nationalistes et indépendantistes contestent le récit national centralisateur associé au 12 octobre, même si des intérêts catalans participèrent activement à l’entreprise coloniale. Au Pays basque, les traditions autonomistes et les conflits avec le pouvoir central nourrissent d’autres sensibilités, sans effacer la participation historique de nombreux Basques à l’empire.

Les travaux de l’historien catalan Josep Fontana, notamment La formació d’una identitat, éclairent cette pluralité en montrant combien les identités collectives se construisent à travers des processus historiques traversés de conflits et de rapports de pouvoir. Derrière l’apparente unanimité du cérémonial madrilène se dessine ainsi une Espagne dont les différentes composantes ne marchent pas nécessairement au même pas lorsqu’il s’agit de regarder leur passé.

Cette pluralité des mémoires pose également la question de leur fabrication. Dans une étude consacrée au traitement médiatique du 12 octobre au sein de la communauté hispanophone de New York, la chercheuse Kristen Henze montre comment la presse peut contribuer à construire une identité collective autour d’une représentation valorisante du passé espagnol. La célébration devient alors davantage qu’un souvenir historique : elle participe à la production d’un sentiment d’appartenance, parfois au prix de l’effacement des différences et des mémoires discordantes. Car les nations, comme les communautés, ne se contentent pas d’hériter de leur histoire : elles apprennent aussi à se la raconter.

Une fête nationale n’est jamais historiquement neutre. Elle privilégie certains souvenirs et contribue à construire un récit collectif. En Amérique latine, plusieurs pays ont d’ailleurs choisi de donner au 12 octobre une signification différente, davantage tournée vers la diversité culturelle ou la résistance des peuples autochtones. Il ne s’agit pas d’effacer les héritages espagnols, mais de rappeler que les vaincus ont, eux aussi, le droit de raconter l’histoire.

Le regard marocain et les contradictions de la mémoire

Depuis la rive sud du détroit de Gibraltar, la fête nationale espagnole suscite une réflexion supplémentaire. Le Maroc conserve une mémoire particulièrement sensible de la présence coloniale espagnole dans le nord du pays et dans les provinces sahariennes. Cette histoire ne se limite ni aux batailles ni aux protectorats. Elle se retrouve dans les familles, les langues, les migrations et les villes. Tétouan, Nador ou Al Hoceïma portent encore les traces d’une proximité faite de voisinage, d’influences réciproques, mais également de domination et de résistances.

L’historienne espagnole María Rosa de Madariaga a consacré une part essentielle de ses recherches à cette histoire longtemps marginalisée dans les grands récits nationaux. Dans España y el Rif. Crónica de una historia casi olvidada, elle restitue les dimensions politiques, militaires et humaines de la présence espagnole au Maroc. Ses travaux rappellent que le Rif ne fut pas simplement un théâtre d’opérations militaires, mais également une terre de résistance dont la mémoire appartient à l’histoire commune des deux pays.

Cette perspective trouve un prolongement dans les recherches de l’historien marocain Mohammed Kenbib. Dans Les protégés. Contribution à l’histoire contemporaine du Maroc, il analyse les mécanismes par lesquels les puissances européennes ont progressivement étendu leur influence au sein de la société marocaine au XIXe siècle. Ses travaux permettent de replacer la domination coloniale dans une histoire plus longue, faite de pressions diplomatiques, de privilèges juridiques et de transformations des rapports de pouvoir. Deux démarches complémentaires, celles de Madariaga et de Kenbib, qui rappellent qu’une histoire partagée ne saurait être racontée depuis une seule rive.

La question de Sebta et Melilia ajoute une dimension contemporaine à cette mémoire. Ces deux villes, sous souveraineté espagnole et revendiquées par le Maroc, incarnent la persistance d’un différend territorial que Rabat et Madrid abordent à travers des lectures historiques et juridiques profondément différentes.

Il serait toutefois intellectuellement fragile de mettre sur le même plan la conquête de l’Amérique, le protectorat espagnol au Maroc et le statut actuel de ces deux villes. Les contextes et les fondements juridiques ne sont pas identiques. Leur rapprochement révèle néanmoins une tendance récurrente : les États invoquent volontiers l’histoire lorsqu’elle conforte leurs positions, mais se montrent parfois moins disposés à en examiner les contradictions.

Au-delà des drapeaux, le courage de regarder l’histoire

L’Espagne contemporaine n’est évidemment pas responsable, collectivement et individuellement, des décisions prises par les souverains du XVe siècle. Elle n’a pas davantage à renoncer à sa fête nationale pour reconnaître les violences de son expansion impériale. La maturité démocratique consiste précisément à pouvoir célébrer son pays sans transformer son histoire en légende irréprochable.

Cette exigence vaut également pour le Maroc. Aucun peuple ne possède le monopole de la mémoire blessée, et aucune nation ne gagne à transformer son passé en sanctuaire inaccessible à la critique. Les relations maroco-espagnoles méritent mieux qu’une compétition permanente de susceptibilités historiques.

Le 12 octobre pourrait ainsi devenir autre chose qu’une démonstration de puissance militaire ou une célébration nostalgique : une occasion de reconnaître que la grandeur d’une civilisation ne se mesure pas seulement aux territoires qu’elle a conquis, mais aussi à sa capacité de regarder lucidement les conséquences de ses conquêtes.

Car les empires disparaissent, les frontières changent et les couronnes passent d’une génération à l’autre. Ce qui demeure, ce sont les peuples et leurs mémoires.

Et peut-être qu’un jour, des deux côtés du détroit, nous comprendrons qu’il est plus courageux de partager une histoire complexe que de continuer à défendre, chacun de son côté, une histoire confortable.

 

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