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« Kibogo est monté au ciel » : sècheresse et domination coloniale. 

09 août 2024 - 21:37

C’est une histoire sur le colonialisme, que nous livre ici Scholastique Mukasonga ! L’écrivaine écrivaine franco-rwandaise nous introduit dans une autre facette la société du Rwanda, après son ouvrage autobiographique Inyenzi ou les cafards qui nous avait plongé dans l’enfer du génocide que ce pays a connu dans les années 1990. Avec le roman « Kibongo », nous sommes dans un autre enfer, celui de la domination coloniale, sur le versant des croyances. Comment la christianisation s’est adossée au pouvoir colonial pour augmenter son emprise sur les populations. Et par là-même, consolider ce pouvoir colonial.

Mukasonga est totalement dans l’histoire, dans son histoire. Et dans le même temps, elle regarde avec distance et un voile d’humour les passions qui agitent les cœurs, les esprits. Les croyances sont si puissantes, qui imposent leurs logiques « de fer » (on y croit « dur comme fer ») aux comportements. Et comment faire quand deux croyances s’affrontent ? Surtout quand l’une d’elle est soutenue puissamment par la force du pouvoir ?

La pluie doit arriver !

La sècheresse se prolonge sur la plaine. Les cultures s’assèchent. La peur des villageois s’accroit avec la chaleur et la poussière qui a envahi l’espace. La famine menace. Comment mangerons-nous dans les semaines, les mois qui viennent. La pluie doit arriver !

Avec les prêtres, on invoque Yézu et Maria la Sainte vierge, sous le contrôle attentif et sévère des autorités religieuses. Mais on murmure aussi, le soir dans les maisons, que c’est Kibongo qui peut seul nous ramener la précieuse eau qui tombe du ciel. Kibongo et son « épouse » qui vit là-haut dans la montagne, seule, abandonnée à la croyance. Kibongo, lui, est monté dans un nuage un soir de grand orage. Qui va intercéder avec succès dans cette lutte d’influence ?

Les prêtres manient la menace et l’insulte à l’encontre de tous ceux qui demeurent dans les croyances. Les croyances locales sont totalement ridiculisées, quand elles ne sont pas sources de menaces. Croire dans les idoles vous amènera droit dans les feux de l’enfer !

Arrive, du pays colonisateur, une équipe de chercheurs. C’est, en apparence, un tiers rationnel qui débarque. Il ne soutient pas les gens d’église qui tentent de régner sur les croyances. L’homme qui conduit la recherche s’intéresse aux sacrifices humains dans les sociétés premières. Il a couru le monde entier pour étayer sa thèse. Il veut à toute force trouver sur ce terrain, dans un coin perdu du Rwanda, les preuves qui vont soutenir ses thèses.

A cette fin, il interroge deux vieux villageois censés être la mémoire de l’histoire des lieux. Ils sont interrogés, et, avec malice, cherchent à savoir ce que le chercheur, ce grand savant, veut savoir. En plus, ils se querellent entre eux, chacun accusant l’autre de « raconter des histoires ». Mais on leur promet que tout sera consigné dans un livre ! On leur a promis je ne sais quel quolifichet en récompense. Plus quelques godets de bière locale. Le dialogue se termine en queue de poisson. Finalement, on ne sait s’il y a eu ou non des sacrifices humains.

Le chercheur et son équipe se tourne alors vers des jeunes qui eux, flairent de bonnes affaires. L’un d’entre eux vise une inscription dans une université aux Etats Unis.

Là encore, aucune certitude n’émerge. Le chercheur n’a pas trouvé ce qu’il cherche ! Il quitte les lieux… et on apprend que son avion s’est écrasé, annulant la recherche, les témoignages recueillis, et les promesses faites au jeune d’une inscription universitaire.

Les acteurs du colonialisme

« Kibogo est monté au ciel » nous fait défiler la plupart des acteurs qui s’agitent sur les lieux du colonialisme:

Le village : Il y a bien sûr les villageois, divisés comme partout sur des enjeux réels et imaginaires. Parce que la vie au village serait mortellement triste s’il n’y avait ces conflits et haines cuites et recuites. Les croyances concurrentes qui s’affrontent dans les esprits et dans la réalité de l’ordre colonial offrent un fabuleux terreau pour ces conflits et luttes. Il y a les vieux paysans censés être les dépositaires de la sagesse et des croyances anciennes. Des savoirs également. Les jeunes du village ne sont pas loin, qui développent, dans la concurrence, leurs stratégies propres. Comment faire pour émigrer dans un pays occidental, en passant par la case « université » ? Un humour discret flotte sur les déboires du grand savant et sur la rouerie des villageois !

L’église : Les convertis et catéchumènes font du zèle pour grappiller quelque reconnaissance de la hiérarchie catholique. Et, qui sait, une promotion qui les valorisera auprès des autres villageois. Le jeune doué qui a si bien réussi ses études qu’on l’envoie au séminaire. On compte faire de lui un puissant relai auprès de la communauté locale. Lui qui a accumulé le savoir de l’église dans les livres. Assez pour devenir prêtre ! Les espoirs de la hiérarchie catholique seront déçus. Il a rejoint la « sorcière » sur la montagne d’où Kibongo s’est élevé dans le ciel. Et la foudre a fondu sur eux deux en faisant disparaitre toute trace humaine. … Et la pluie est tombée. Preuve du pouvoir de Kibongo !

Le monde académique, arrivé dans les bottes du pouvoir colonial, qui sème le doute sur le pouvoir de Jésus, réglant des vieux comptes laïcs qui agitent les sociétés du Nord.

Le pouvoir colonial est lointain mais présent, derrière l’église.

On a tant besoin que les hommes et les femmes issues des sociétés qui ont été dominées écrivent, à leur tour, le récit de ce fait total qu’a été, qu’est encore la colonisation !

Jacques Ould Aoudia est Économiste, et Vice président de l’association franco- marocaine «Migrations et développement ».

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