- 1- De la frontière et de la société plurielle : entre richesse et précarité
Revisiter l’histoire du concept « frontière » et les questions qui sous-tendent la pluralité, nous éclaire plus sur le processus de la recomposition/décomposition sociétale, ainsi que l’arborescence du savoir et les relations transfrontalières aussi bien entre les communautés (de tout genre, même les virtuelles) qu’entre les entités infra-étatiques et les Etats, sans oublier la cartographie des savoirs et de leur statut. Du coup, cela nous aidera à comprendre les enjeux et les défis que la mondialisation véhicule imposant de nouvelles modalités de coopération, de mobilités et d’identification (appartenance, adhésion, identification, etc.).
Avant de procéder à l’analyse de ce propos, nous allons, d’abord, expliquer ce que nous entendons par « frontière » et « société plurielle ».
« La frontière » n’est pas seulement une simple limite entre deux parties (au moins), c’est surtout un indicateur de rapports de force entre les parties séparées et qui peut nous éclairer, en plus, sur sa nature et celle des objets qu’elle délimite (ou sépare), ainsi que le statut de ces objets et ce qu’ils représentent pour chacune des parties, entre autres… Elle est, aussi, le résultat d’un processus socio-historique que l’idéo-culturel, le socio-économique (en termes d’externalités positives/négatives) et autres, participent à façonner. Bref, la géopolitique instruite par la géostratégie ne cesse de la remodeler et de la manipuler. Elle est en devenir durable que le référentiel occidentalo-centriste, qui se présente comme « Loi internationale », pilote et en impose la norme (voire même l’interprétation). Si, avec la révolution informatique, la fluidité de la circulation des informations s’est accélérée, la digitalisation a rendu les frontières poreuses non seulement avec l’avènement du multimédias, mais aussi suite à la compression de l’espace et du temps et des impacts du virtuel sur le réel en termes d’action collective. Cependant, avec le passage à l’OMC et l’adoption de ses lois, la mobilité des produits s’est vue libéralisée, par contre la mobilité humaine, garantie par la Déclaration universelle des Droits de l’Homme, a connu une régression que le « Pacte mondial pour des migrations sûres, ordonnées et régulières » a régulé à travers une gouvernance restrictive reposant sur une externalisation du contrôle des flux migratoires et même la gestion des frontières, tout en criminalisant la migration dite « irrégulière » et légiférant le « délit de solidarité ». Le rapport à la frontière continue à être inégalitaire doublé par la dictature du visa qui érige, à travers un arsenal politico-juridique, deux statuts de mobilité : celle du Nord vers le Sud, qui concerne les « expatriés » (sic !) ; les bénéficiaires de la mondialisation et celle du Sud vers le Nord, qui intéresse les migrants de tout genre (resic !).
Paradoxalement, la frontière, même désignée comme un tracé de séparation, reste un espace de rencontre où les zones frontalières oscillent entre lieux de contrastes et de rencontres (les cas de l’ALENA et de l’UE restent deux exemples édifiant). Celles-ci opèrent, aussi bien au sein de l’infranational que du supranational, comme creuset d’émergence de nouvelles cultures (ou sous-cultures et transnationalités) à travers une mutation lente qui touchent les deux côtés de cette frontière. Aussi, il ne faut pas oublier que la frontière participe à la construction d’une autorité avec ou contre une communauté, mais si les frontières entre les anciennes puissances colonisatrices, à titre d’exemple, sont le fruit d’une concertation légitimée par un consensus légiféré ; au Sud, les frontières de la majorité des pays anciennement colonisés ou sous Protectorat ou mandat sont le résultat du tracé colonial, malgré que ces frontières sont reconnues comme bombes à retardement et qu’elles entravent l’édification nationale et la stabilité régionale !!
*la « société plurielle » : nous partons d’un constat primordial, c’est que toutes les sociétés sont plurielles aussi bien par leurs individualités que par leurs classes/catégories sociales sans oublier leurs agrégats ; mais ce qui fait « société », c’est l’association de leurs composantes à travers des liens sociaux qui tissent une solidarité sociale construite sur la base d’enjeux et défis partagés. Seulement, une remarque reste à avancer, c’est que cette pluralité est aussi objet de conflits en ce qui concerne sa teneur au niveau du discours idéo-culturel national (de la nation), la reconnaissance de ses composantes et leur hiérarchisation … Cela suppose la primauté de la socio-diversité non seulement intra-sociétale mais aussi des sociétés elles-mêmes. Notons dans ce contexte, que cette pluralité n’est pas toujours un legs, mais aussi une construction qui émerge dans le processus de jouissance des droits. En plus, on trouve que la pluralité, une fois reconnue, elle est inscrite dans les constitutions sous diverses formes et avec diverses gouvernances. C’est pour cela que nous partageons la constatation de M. Godelier, qui reconnait que « contrairement aux autres animaux sociaux, les hommes ne se contentent pas de vivre en société, ils produisent de la société pour vivre ».
Aussi, il est notoire de mentionner que la diversité a été objet de consensus international. D’ailleurs, une déclaration universelle de la diversité culturelle a été adoptée en 2001 par l’UNESCO et le 21 mai a été déclaré en 2002 par l’Assemblée générale de l’ONU une journée mondiale de la diversité culturelle. Mais, sur le terrain, elle n’est pas soutenue (voire négligée et même combattue, généralement) par les politiques publiques. Même si on arrive à la reconnaitre officiellement sous pression de lobby ou autres, sa manipulation et son ignorance reste de mise. Cependant, rares les pays qui la célèbrent.
Dans cette optique et sous l’effet de la mondialisation ; contrôlée aujourd’hui par des forces libérales de tout bord, qui œuvrent par un nivellement par le haut pour l’instauration d’un ordre mondial, afin d’imposer une intégration basée sur la convergence d’intérêts, elle exacerbe les tensions de tout genre qui engendrent des fragmentions sociales (voire sociétales). Ainsi, on peut dire que ce qu´il y a d’universel aujourd´hui dans la mondialisation est le mouvement dialectique d´intégration et de singularisation des identités que certains ont voulu conceptualiser le phénomène à travers le concept « Fragmégration ».
A partir de cet exposé théorique succinct, nous pensons que la frontière est un indicateur qui nous aide à saisir la pluralité et sa nuance, mais en même en temps et de manière paradoxale, elle est productrice de pluralité qui l’instaure et la manipule selon le poids des forces (sociale, idéo-culturelles, économiques, etc.) en concurrence. Cependant, une distinction entre pluralité et diversité s’impose du moment où, suite aux questions liées à la résilience de la nature, la préservation de la biodiversité a été aux centres des débats, la résilience des sociétés s’est axée sur la socio-diversité. Ce sont les savoirs locaux qui ont jeté les ponts entre les deux. Pour cela, nous disons, si la diversité est une donnée de nature et d’espèces, la pluralité est un choix d’humanité et de sociétés. A cet égard, la diversité qualifie la condition constitutive du vivant, biologique et humain, alors que la pluralité désigne l’incorporation de la diversité sociétale (la société dans toutes ses manifestations) dans une politique de projection et de supervision d’interactions équilibrées et réciproques entre les identités (de l’infra-sociétales aux trans-sociétales en passant par le supra-sociétal) qui donnent au monde son sens de monde humain.
Suite à cette analyse, il s’avère que la pluralité n’est pas un handicap en soi, c’est la frontière qui pose problème pour sa gestion et sa reconnaissance originelle : une diversité donnée qu’il faut construire de manière concertée sur la base d’une convergence des intérêts inclusifs afin d’assurer un meilleur « vivre ensemble » original ! C’est la représentation et l’usage de la frontière qui engendrent la richesse ou la précarité. Cette dernière peut être appréhendée en termes de fracture. Le fameux essai d’Amin Maalouf l’explique bien, puisque toute identité ; enfermée dans ses frontières (matérielles ou immatérielles) hermétiquement ou se présentant selon une forme monolithique, est objet non seulement de mort mais par le rejet de la pluralité devient morbide accélérant les facteurs de sa précarité et la précarité de son « espace de vie ».
De ce fait la frontière, comme concrétisation de la topolatrie, qui reste une sorte de révérence ou d’adoration excessive pour un espace ou un lieu particulier, est, généralement, une délimitation de ce qui est produit rétrospectivement dans le registre de l’imaginaire, un imaginaire topographique dans lequel on situe également l’accomplissement de ses souhaits les plus ambitieux. C’est pour cela que le nationalisme peut instrumentaliser aisément aussi bien la terre (le territoire national) que les morts (surtout ceux érigés au rang de père de la Nation, de martyres, etc.) !! La frontière, donc, n’est pas une simple limite, elle véhicule toute une culture de dévouement pour sa défense.
- 2- Pluralité VS mondialisation : quel mode de mondialité ?
Nous pouvons, dans le sillage de l’argumentation précitée, dire que si la mondialisation a été un processus dont les conquêtes, justifiées par divers motifs (croyances, colonialisme, ressources, etc.), étaient le moteur essentiel, la rencontre de l’autre n’a pas été une intégration, préservant sa différence, mais plutôt une extermination, sinon une assimilation tout court et dans les meilleurs des cas, le conquérant, en diffusant son modèle/imposant son mode de production et usant de tous les moyens dont il dispose, procède à l’érosion socio-culturelle des sociétés soumises et la surimposition de leurs structures..
Pour les raisons explicitées au 1er chapitre à propos de la frontière, la résistance n’a pas été armée seulement, les insoumis ont développé plusieurs formes de résistances (culturelles, artistiques, etc.) qui ont permis la sauvegarde de leur patrimoine et l’insertion de leur discours dans les interstices d’expression idéo-culturelle au moins. En parallèle, à cela, il faut mentionner aussi que le conquérant, en développant sa technique de maitrise des insoumis, a été obligé de mobiliser son savoir par la mise en place des théories de domination. Le savoir se trouve mobiliser des deux côtés, mais ce qui était bénéfique pour la préservation de la diversité (dans sa dimension sociétale = sociodiversité), c’était les missions scientifiques diligentées pour fournir des informations sur l’autre à maîtriser. A cette époque, on voulait plus préserver ce qui était taxée « d’enfance de l’humanité » selon une approche muséale basée sur l’exotisme et le folklore, même l’anthropologie a été perçue pour une longue période comme une « exo-sociologie » à un moment où la sociologie a été considérée comme une « endo-anthropologie », avant que l’autocritique de cet anthropologisme a pu rendre le travail anthropologique possible même dans les pays occidentaux.
Bien que les mouvements d’indépendance aient fait valoir le droit des peuples à se libérer du joug de la colonisation et à s’émanciper, la promotion de la socio-diversité, le respect de la différence et de la liberté d’opinion n’ont pas toujours étaient garantis par le pouvoir post-colonial et même le processus du passage à une véritable Etat-nation n’a pas été achevé. Cela n’a pas été dû seulement aux tensions internes de tout genre, mais aussi à la continuité des ex-colonisateurs à saborder tout projet d’émancipation des forces démocratiques ou toute tentative de s’affranchir du paternalisme des forces mondiales. Les tensions de la période de la guerre froide et les guerres autour du nouvel ordre mondial en disent beaucoup.
Ce qui a été mis en avant, lors de cette période de la « guerre froide », c’était l’internationalisation beaucoup plus que la mondialisation, car ce qui intéressait les puissances mondiales, c’était plus les relations économiques (marchandises, capitaux, marchés, zones d’influence, etc.) et le contrôle de ces espaces économiques sous un label idéo-politique. Il a fallu attendre la montée en puissance des firmes transnationales/transterritoriales et leur libération du joug étatique avec l’instauration de l’Organisation Mondiale pour le Commerce (OMC) pour assister à l’émergence de la mondialisation (globalization en anglais) qui repose sur l’existence d’un espace économique commercial, financier, productif et culturel de plus en plus unifié. Seulement, avec cette mondialisation, la prophétie d’un monde articulé sur la libre circulation a été reconnue pour les produits et les capitaux et non pour les hommes. Ce qui a avivé les tensions aussi bien autour la marchandisation des biens culturels que les droits. Ainsi, la culture, dans son sens le plus large (y compris les croyances et les religions), s’est accaparé le rôle de mobilisateur avant-gardiste au nom des droits de l’Homme qui ont connu une mutation en droits humains (= articulation entre droits collectifs, droits catégoriels et droits individuels).
Dans le cadre de ce processus, Les Etats ont délaissé leur statut d’Etat providence tout en ayant la tentation de rester jacobinistes. C’est dans ce cadre qu’une tentative d’« états-unisation » de la mondialisation a été tentée par les USA surtout avec l’exploitation de l’attaque du 11 septembre 2001. Cependant, la frontière est devenue malléable à la guise du politique : marqueur de souveraineté, mais avec sa perméabilité économique et commerciale et son imperméabilité devant la mobilité humaine (pour ne pas parler des migrations) s’impose comme indicateur de puissance qui se déploie pour renforcer la puissance économique cherchant les marchés de profit en instituant l’offshoring et l’outsourcing !! Cela a contribué à une nouvelle perception de la frontière (du moins au niveau territorial). Il est à noter que ces nouvelles perceptions de la frontière et sa réglementation étaient plus bénéfique aux capitaux, trusts et firmes transterritoriaux issus du Nord … beaucoup plus qu’à la force du travail qui se trouve au Sud surtout. Certains, altermondialistes, entre autres, ont parlé même du néo-colonialisme ; tandis que d’autres, réformateurs, entre autres, ont parlé de l’impuissance de l’Etat face aux multinationales.
Si le débat concernant la dimension économique et commerciale de la mondialisation oscille entre défense de souveraineté et des rôles de l’Etat en relation avec les questions du droit d’accès aux richesses, de solidarité internationale, de co-développement, etc. ; la question de la socio-diversité et la pluralité (socio-culturelle) reste floue et non tranchée. Mais à ce niveau, les frontières sont mobiles selon les approches, elles se font et se défont au gré des enjeux et des défis même au sein des mêmes camps. La mosaïcité de cette socio-diversité et pluralité (socio-culturelle) a été derrière cette fragmégration qui commence à entrevoir une sorte de stagflation. Elle est exacerbée essentiellement par cette tendance d’une mondialisation néolibérale (voire outrancière) qui sape l’émergence d’une véritable mondialité partagée et inclusive ; prélude de la citoyenneté universelle et la consécration de la sécurité humaine telle qu’elle a été définie par la littérature onusienne.
Dans toutes ces situations, la frontière agit comme un vecteur d’apaisement ou d’exacerbation aussi bien dans l’émergence, la construction ou la déconstruction de la pluralité que de travail sur les liens sociaux qui restent le substrat de cette pluralité. Il ne faut pas oublier que cela va se traduire par une mise en relation avec la frontière qu’elle soit concrète, abstraite ou même fictive et pour analyser cette mise en relation nous devons mobiliser trois notions au moins ; à savoir :
A- Le passeur : Il se situe entre deux mondes au moins, de manière formelle ou informelle, et qui peut jouer le rôle de lien entre ces mondes qui, parfois, ne communiquent pas, mais qui répond toujours à une demande qui émane de ces mondes. Généralement, il ne peut intervenir que dans le cadre de cette demande et qui peut véhiculer d’autres services ou rôles aussi bien constructifs que destructifs … Mais cela dépend encore du statut du passeur. Il y’a des passeurs comme ceux issus de la société civile qui militent pour la liberté de la mobilité, facilitent le passage, ouvrent les portes et accompagnent … et d’autres, qui monnaient leurs services (les voyagistes, les acteurs de trafic ou traite …) … Alors, tant que le passeur agit dans l’informel, ce sont les dynamiques positifs de la pluralité qui se trouvent en difficulté. Par contre, quand le passeur agit formellement (pour la défense des droits et la sécurité humaine, etc.), il participe avec les bénéficiaires à créer des espaces de protection et d’intégration et du coup, il agit sur la nature de la frontière et même à accélérer soit sa porosité ou sa caducité pure et simple.
B- La liminalité : elle exprime aussi bien la mobilité de la frontière plus que sa caducité. Elle caractérise, à travers la matérialité de la frontière, un espace de passage et de transition, mais aussi l’état des personnes en situation d’handicap (qu’il soit lié à la santé de la personne ou à son statut légal, social, politique, etc.). La liminalité participe à la définition de l’entre-deux et du coup de l’altérité. Elle rend compte du rapport à la frontière dans ces termes concrets ou autres. Elle s‘inscrit au sein d’un processus s’articulant autour de 3 phases qui peuvent concerner non seulement l’individu mais aussi tout groupe institué de n’importe quel genre. Ces phases sont répertoriées, selon A. Van Gennep, comme suit :
*Une phase de « séparation », ou préliminaire, en référence à l’état précédent que ce soit au niveau individuel ou au niveau de la relation au groupe de référence.
*Une phase de « marge », ou liminale. C’est la phase que nous pouvons la comparer à la chrysalide. Elle est intermédiaire, l’entre-deux comme précité, la zone tampon ou en suspens entre l’avant et l’après …
*Une phase post-liminaire qui se caractérise par la consécration ou l’« agrégation » qui marque le passage permettant l’accès à un nouvel état avec ce qui suit pour faire valoir le nouveau statut et les jouissances et/ou devoirs qui en découlent.
Ces phases, distinguées par A. Van Gennep, nous aident à mieux comprendre la participation de la frontière (quoi qu’elle en soit sa nature) dans le déploiement de la pluralité et les dynamiques de l’inclusion/l’exclusion, l’inter/le trans, etc.
A-La performativité : Si elle nous fait penser de prime à bord à la maîtrise des langages qui peuvent se transformer en action, dans le sens où la prise de la parole est un engagement et « dire c’est faire » et vice-versa, ce concept réfère à la capacité de certaines propositions délibérées à transformer la réalité et les pratiques qui s’y rapportent. Cela nous pousse à dire que la performativité considère même que cette réalité à changer n’est pas donnée, elle est seulement une construction qui repose sur des interventions contextualisées sous l’effet des moyens et des rapports.
Cela nous pousse à dire que la frontière remplit, entre autres, des fonctions mentales et de ce fait, elle sert à argumenter des justifications de connexions/fusions ou de séparations, ainsi qu’à réglementer des passages ou des transitions. Ainsi, comme nous l’avons exposé plus haut, elle délimite le périmètre de l’exercice d’une souveraineté, comme elle sert à dessiner les contours d’une identité et aussi à marquer la différence entre le dedans/l’intérieur et le dehors/l’extérieur … Bref, c’est pour servir une entité et définir une citoyenneté (droit de de cité) ! D’ailleurs, si en Occident, la question de frontière est liée au rapport contradictoire et complexe entre « sujet » et « citoyen », comme le note E. Balibar, dans les pays du Sud (= région du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord, à titre d’exemple) et suite à leur processus socio-politique, la question de citoyenneté se trouve handicapée par la citadinité suite à certain processus d‘ethnicisation de l’espace urbain ainsi qu’au réseau de népotisme et de clientélisme qu’elle véhicule. Ce qui fait que, même, la frontière, reconnue comme légale/légitime/légitimée, perd sa consistance juridico-politique sous l’impact d’autres références et rapports qui érigent d’autres frontières mobiles selon une logique segmentariste (et même segmentarisée !). Ce genre de situations exacerbe la pluralité et active l’effilochement des liens sociaux poussant à une implosion sociale se manifestant par l‘émergence des mouvements et des courants d’idées qui luttent pour défaire la société. Notons que, parmi ces mouvements, certains prêchent une « contre société » où l’avenir est idéalisé, d’autres font l’éloge d’un retour à une société ancestrale selon une action se ressourçant du passé. Cependant, cette différence s’explique par l’existence d’une tendance qui pense que cette mondialisation avec les frontières qu’elle véhicule peut être changée et qu’un « autre monde est possible ». Par contre, la seconde diabolise cette mondialisation, traitant ceux qui ne partagent pas ses convictions sont des impies, car le paradis est dans l’au-delà. Si la 1ère tendance construit son utopie sur la viabilité de l’avenir, la deuxième connaît une crise non seulement dans la possibilité de perception d’un avenir, mais suite aux échecs et déceptions cumulés, elle vit une crise dans l’élaboration même du concept de « l’Avenir ».
Cette crise de la mondialisation avec ses frontières incite à réinviter un nouveau modèle de mondialité où la frontière devient un lieu de rencontre, d’échange et de partage. Un marqueur de la diversité selon une logique de promotion et sans hiérarchisation de la socio-diversité. Dans ce contexte, la frontière peut avoir la fonction d’un repaire des nuances de la diversité exhibant ses richesses sans fonction à caractère exclusif ou de stigmatisation. Dans ce modèle de mondialité qui se construit autour de la différence articulée sur l’égalité (= différents, mais égaux), la frontière devient un creuset des transitions créatives axées sur les droits et la liberté et rénovant le tissu social (transnationalité, familles transnationales, transculturalité, etc.).
Abdelfattah Ezzine Sociologue, Président de l’Espace Médiation (www.espacemediation.org) et Coordinateur National de l’Instance Marocaine de Sociologie (MSI)