À partir de la vidéo authentique d’une jeune Marocaine arrivée à la nage, des comptes arabophones ont produit une histoire entièrement différente: celle d’une migration réussie, d’une installation assurée en Espagne et d’un avenir européen à portée de main. Le ministère espagnol de l’Inclusion confirme pourtant que la prétendue carte du CETI montrée sur une image virale est fausse et que la jeune femme ne réside pas dans ce centre.
Une vidéo réelle, quelques secondes de sourire et un geste de victoire auront suffi pour fournir la matière première d’une vaste fiction numérique.
Dans la nuit du 27 au 28 juillet, une jeune femme originaire de Larache est parvenue à rejoindre Sebta à la nage. Une caméra d’El Faro de Ceuta l’a filmée peu après son arrivée, souriante, les doigts levés en signe de victoire. La scène était authentique. Le récit construit autour d’elle ne l’était plus.
Identifiée sur les réseaux sociaux sous le prénom de Farah, la jeune femme est rapidement devenue le visage d’une prétendue réussite migratoire. Sa vidéo a circulé dans des groupes et sur des comptes arabophones d’Instagram, Facebook et TikTok. Elle a ensuite servi de point de départ à une série d’images générées ou modifiées à l’aide d’outils d’intelligence artificielle.
Ces publications la montrent heureuse sur une plage, élégamment vêtue dans les rues de Sebta, jouant au football ou brandissant une carte censée prouver son admission au Centre de séjour temporaire pour immigrés, le CETI.
À travers ces images, une histoire simple et redoutablement efficace a été fabriquée: Farah aurait réussi sa traversée, aurait été accueillie par les autorités espagnoles et commencerait désormais une nouvelle vie en Europe.
Un récit viral avant le passage massif
Ces contenus ont circulé à la veille de l’afflux sans précédent enregistré les 30 et 31 juillet. Plusieurs enquêtes sur la désinformation migratoire estiment que la vidéo et les publications dérivées ont contribué à alimenter l’idée qu’il était possible d’entrer facilement à Sebta et de rester ensuite en Espagne.
Il serait cependant excessif d’attribuer à cette seule campagne le déplacement de dizaines de milliers de personnes. La mobilisation résulte d’une combinaison de facteurs: rumeurs sur l’ouverture de la frontière, interprétations trompeuses de décisions judiciaires espagnoles, appels diffusés sur les réseaux sociaux, interventions de réseaux de passeurs et profond désespoir économique et social chez une partie de la jeunesse.
Le numérique n’a donc pas créé à lui seul le désir de partir. Il lui a donné un visage, une preuve apparemment concrète et une promesse de réussite immédiatement partageable.
Le drame humain a, lui, été bien réel. Des organisations marocaines et espagnoles de défense des droits humains ont avancé un bilan provisoire de 141 morts, tandis que les décomptes officiels ont évolué au fil des opérations d’identification et de récupération des corps. Ce chiffre doit ainsi rester attribué aux organisations qui l’ont établi, et non être présenté comme un bilan définitivement consolidé.

La fausse carte du CETI
La pièce centrale de cette construction est une photographie montrant Farah tenant une carte verte présentée comme son document d’admission au CETI de Sebta.
À première vue, l’image reprend les principaux éléments visuels d’un document administratif: emblème espagnol, drapeau européen, photographie d’identité et champs réservés aux informations personnelles. Elle suggère que la jeune femme a été enregistrée, admise dans le centre et autorisée à s’établir en Espagne.
Plusieurs anomalies révèlent pourtant la falsification. Le nom du ministère est déformé, certains caractères sont illisibles, les couleurs ne correspondent pas au modèle authentique et plusieurs rubriques habituelles sont absentes ou incohérentes.
Contacté par l’organisation de vérification Verificat, le ministère espagnol de l’Inclusion, de la Sécurité sociale et des Migrations a confirmé que l’image avait été manipulée avec l’intelligence artificielle. Il a également précisé que la jeune femme représentée ne résidait pas au CETI.
L’absence éventuelle d’une signature technique comme SynthID ne permettrait d’ailleurs pas d’authentifier l’image. Tous les outils de génération ne recourent pas à ce marquage, qui peut également disparaître lors d’une capture d’écran, d’un recadrage ou d’une nouvelle compression.
La démonstration repose donc sur les incohérences visuelles, la comparaison avec les véritables documents et, surtout, la confirmation de l’administration compétente.
Le CETI n’est pas un permis de séjour
La désinformation exploite également une méconnaissance du rôle du CETI.
Le centre de Sebta est une structure d’accueil temporaire destinée notamment à certaines personnes entrées irrégulièrement sur le territoire ainsi qu’aux demandeurs de protection internationale. Les résidents y sont hébergés pendant l’examen de leur situation administrative et de leur éventuelle demande d’asile.
L’admission au CETI ne constitue ni un titre de séjour ni une garantie de transfert vers la péninsule. «En aucun cas, la présence au CETI ne garantit le transfert vers la péninsule», a rappelé le ministère espagnol.
La durée de séjour peut varier selon la situation de chaque personne, la procédure engagée et les décisions des autorités. Lorsqu’une demande de protection est rejetée et qu’aucun autre droit au séjour n’est reconnu, une procédure de retour peut être ouverte.
La carte montrée sur les réseaux transforme donc le commencement d’une procédure incertaine en certificat de réussite. Elle efface les contrôles, l’attente, les refus possibles et le risque d’éloignement.
Des comptes qui empruntent le visage de Farah
La fausse carte ne constitue qu’un élément d’un dispositif plus vaste. Plusieurs profils utilisent le nom et le visage de Farah en se présentant comme ses comptes officiels. Certains rassemblent plusieurs dizaines de milliers d’abonnés.
Les publications suivent presque toujours la même mise en scène: une jeune femme souriante, des vêtements soignés, un décor européen reconnaissable et, à proximité, le drapeau de l’Union européenne ou un symbole espagnol.
Le texte complète ce que l’image suggère. «J’ai commencé à travailler», affirme ainsi une publication attribuée à la jeune femme sur un profil Facebook comptant quelque 24.000 abonnés.
En une phrase, toute la promesse est résumée: la traversée aurait fonctionné, l’accueil serait immédiat et l’emploi déjà obtenu. Rien ne permet pourtant d’établir que Farah soit à l’origine du compte ou de cette déclaration.
Ces profils ne se contentent pas de diffuser de fausses informations. Ils s’approprient l’identité d’une personne réelle, dont le visage devient une matière première disponible pour produire des scènes qui n’ont jamais existé.
Farah est simultanément transformée en héroïne, en preuve et en outil de persuasion, sans que l’on sache si elle a consenti à cette exposition ni même si elle mesure l’étendue de la campagne menée en son nom.
Quand l’algorithme transforme l’illusion en certitude
Réduire la crise de Sebta à une manipulation par l’intelligence artificielle serait une erreur. Mais il serait tout aussi réducteur de l’expliquer par la situation d’un seul pays. Les mouvements migratoires résultent d’une combinaison complexe d’aspirations personnelles, de récits idéalisés sur la vie en Europe, de rumeurs numériques, de stratégies de passeurs et de décisions prises sous l’effet d’informations trompeuses.
L’IA n’a créé ni le désir de mobilité ni l’attrait exercé par l’Europe. Elle a cependant donné au mensonge l’apparence d’une preuve: un visage reconnaissable, un document administratif, un emploi prétendument obtenu et une nouvelle vie entièrement mise en scène.
Autrefois, les rumeurs annonçaient une frontière ouverte. Désormais, elles peuvent montrer une personne censée avoir réussi la traversée, lui prêter des paroles, lui fabriquer une identité numérique et donner une réalité visuelle à un parcours qui n’a jamais existé.
Cette sophistication appelle une réponse qui ne peut être uniquement sécuritaire. Elle suppose une coopération renforcée entre le Maroc et l’Espagne, une vérification rapide des contenus, une information accessible en arabe et en darija, ainsi qu’une véritable éducation aux images générées. Les plateformes doivent également assumer leur responsabilité en identifiant plus efficacement les comptes usurpés et les publications susceptibles de mettre des vies en danger.
La fiction numérique présente Farah comme une jeune femme installée, intégrée et déjà au travail. La réalité est celle d’un parcours administratif incertain, où l’entrée à Sebta ne garantit ni le séjour en Espagne ni le transfert vers la péninsule.
L’intelligence artificielle a fabriqué un raccourci vers un paradis européen imaginaire. La tragédie d’El Tarajal rappelle qu’entre une image virale et la réalité se trouvent une frontière, une mer et, parfois, des vies humaines.