L’ambassadeur représentant permanent du Maroc auprès des Organisations internationales à Vienne, Azzeddine Farhane
Face à l’imbrication croissante entre terrorisme, trafics transfrontaliers et mouvements séparatistes dans le Sahel et le Sahara, Rabat défend un changement de méthode : moins de coopération ponctuelle, davantage de réseaux permanents entre services africains et, surtout, une capacité opérationnelle construite à partir des priorités du continent. Une doctrine que le Maroc a portée à Abou Dhabi dans le cadre de l’initiative CONNECT des Nations Unies.
Le constat défendu par Rabat est clair : dans le Sahel, les menaces ne fonctionnent plus séparément. Groupes terroristes, réseaux criminels transnationaux et mouvements séparatistes peuvent évoluer dans les mêmes espaces, exploiter les mêmes fragilités et emprunter des circuits similaires.
Pour le Maroc, répondre à cette nouvelle configuration suppose donc de dépasser les mécanismes classiques de coopération sécuritaire.
C’est le message porté à Abou Dhabi par Azzeddine Farhane, ambassadeur et représentant permanent du Royaume auprès de l’Office des Nations Unies et des organisations internationales à Vienne, à l’occasion du 15e Congrès des Nations Unies pour la prévention du crime et la justice pénale, organisé du 26 septembre au 1er octobre.
Le renseignement ne suffit pas s’il reste ponctuel
Lors d’une réunion de haut niveau consacrée à l’initiative CONNECT, le diplomate marocain a défendu une coordination opérationnelle africaine plus structurée face aux liens entre criminalité et terrorisme.
L’idée centrale consiste à ne plus limiter la coopération à des échanges occasionnels d’informations entre États.
Rabat plaide au contraire pour la création de réseaux durables de confiance entre les institutions et services concernés, capables d’échanger renseignements et expertises, mais également d’anticiper les menaces et de coordonner leurs réponses.
Le défi, selon Farhane, ne réside donc pas nécessairement dans la multiplication de nouveaux mécanismes. Il tient davantage à la capacité des dispositifs existants à produire des effets concrets.
Autrement dit : transformer les engagements diplomatiques en coopération opérationnelle, puis cette coopération en résultats sur le terrain.
Une réponse africaine plutôt qu’un modèle importé
Le Maroc insiste également sur un autre principe : les dispositifs destinés au Sahel doivent être adaptés aux réalités des pays concernés.
Pour Rabat, l’efficacité de CONNECT dépendra notamment de sa capacité à intégrer les priorités définies par les États africains eux-mêmes plutôt qu’à reproduire mécaniquement des modèles conçus ailleurs.
Cette approche rejoint une orientation que la diplomatie marocaine met régulièrement en avant : privilégier des solutions africaines appuyées par la coopération internationale plutôt que des réponses extérieures déconnectées des réalités locales.
Le développement des capacités nationales et régionales devient dès lors aussi important que le partage du renseignement.
Le triangle terrorisme-criminalité-séparatisme
La dimension politiquement la plus significative du discours marocain réside toutefois dans l’association faite entre trois phénomènes : terrorisme, criminalité organisée et mouvements séparatistes.
Rabat estime que leurs interactions croissantes dans les espaces sahélo-sahariens imposent une lecture intégrée de la menace.
Cette approche permet également au Maroc d’inscrire dans un cadre sécuritaire régional une question qui occupe une place centrale dans sa diplomatie : celle des mouvements séparatistes et de leurs éventuelles connexions avec les réseaux criminels ou armés opérant dans des zones où le contrôle étatique demeure fragile.
Il s’agit toutefois d’un terrain politiquement sensible : les liens entre groupes séparatistes, organisations terroristes et réseaux criminels doivent être établis au cas par cas et ne peuvent être considérés comme automatiques.
La sécurité ne peut être uniquement militaire
Rabat introduit parallèlement une nuance importante dans son propre discours sécuritaire.
Selon Farhane, une sécurité durable ne peut pas être construite exclusivement par les instruments policiers, militaires ou de renseignement. Elle suppose également prévention, développement des capacités, coopération institutionnelle et prise en compte du facteur humain.
Cette vision tente de répondre à l’une des principales difficultés rencontrées au Sahel au cours des dernières années : l’incapacité des réponses strictement sécuritaires à éliminer durablement les causes permettant aux groupes armés et aux économies criminelles de prospérer.
CONNECT à l’épreuve du terrain
Portée par l’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC), l’initiative CONNECT vise précisément à renforcer la coopération opérationnelle contre les interactions entre criminalité organisée et terrorisme.
Son volet consacré à l’Afrique de l’Ouest et au Sahel cherche désormais à franchir une nouvelle étape : passer des engagements politiques aux mécanismes réellement utilisables par les États et leurs services.
La réunion d’Abou Dhabi a rassemblé notamment des représentants du Maroc, du Burkina Faso, de l’Égypte, du Ghana et du Nigeria, ainsi que de l’Union africaine, de l’Union européenne, de l’Italie et du Japon.
Pour le Maroc, le véritable test sera désormais celui de l’efficacité.
Car derrière les déclarations sur la coopération africaine se pose une question beaucoup plus concrète : les États du Sahel et leurs partenaires seront-ils capables de transformer l’échange d’informations en une architecture permanente de confiance et d’action commune ?
C’est précisément là que Rabat situe aujourd’hui l’enjeu : passer d’une diplomatie de la coordination à une capacité africaine d’action sur le terrain.