J’ai soixante ans. Je le dis d’emblée, sans détour, parce qu’au fond c’est bien de cela qu’il s’agit : non pas d’un âge abstrait, sociologique ou statistique, mais du mien.
Il y a quelques jours, je suis tombé sur une vidéo d’une humoriste française qui énumérait, avec une précision presque chirurgicale, tous les regards contradictoires que la société pose sur une femme de soixante ans. Son gynécologue la voyait aux portes de la gériatrie. Son chirurgien esthétique, une opportunité commerciale. Ses prétendants, une date de péremption. Sa psy, un nouveau départ.
J’ai ri. Puis je me suis reconnu.
Parce qu’à soixante ans, au Maroc, je découvre que mon âge n’est plus seulement le mien : il appartient désormais au regard des autres.
Pour mes deux fils — trente-deux ans et vingt-neuf ans — je suis devenu une sorte d’institution familiale. L’aîné, ingénieur d’État et manager de projet, a eu l’idée lumineuse de me faire signer mon testament. Non par malveillance, bien sûr. Par sens de l’anticipation, dit-il. Il appelle ça de la prévoyance patrimoniale. J’appelle ça être enterré de son vivant avec les honneurs du droit des successions. Quant au cadet, cardiologue — ce qui dans une famille marocaine est à la fois une bénédiction divine et une malédiction quotidienne — il surveille avec une vigilance quasi scientifique tout ce qui entre dans mon assiette : le sel, le beurre, la charcuterie, le bonheur de table en général. Selon lui, je risque de chuter à tout moment. Il ne précise pas de quoi. De ma tension ? De mes jambes ? De ma joie de vivre ? Probablement des trois.
Entre le premier qui organise déjà ma succession et le second qui veille sur mes artères, il m’arrive de me demander si je suis encore le père — ou si je suis déjà devenu le dossier.
Et c’est peut-être cela, le plus troublant : à soixante ans, on peut être simultanément le vieux de quelqu’un et le petit de quelqu’un d’autre. Pour ma mère — Allah yarhamha — je suis resté jusqu’au bout l’enfant qui ne mangeait jamais assez.
Le regard social, lui, ne sait jamais très bien où vous placer. Quand un homme meurt à soixante ans, on dit : Allah yerhamou, il était encore jeune. Mais lorsqu’il atteint cet âge en pleine vie, on lui colle presque aussitôt l’étiquette du vieux.
Même chiffre. Regard différent.
J’en viens parfois à penser que l’âge n’est pas une donnée biologique, mais une construction collective.
Au Maroc, à partir d’un certain âge, le corps cesse d’être une affaire strictement privée. Il devient une question familiale, presque publique. Ma tension, ma glycémie, mes genoux, mon cholestérol : tout le monde a son avis. Un frère recommande le curcuma, une belle-sœur connaît un herboriste, mon fils cardiologue m’envoie des alertes médicales à toute heure. Le médecin parle de prévention — et il a raison. Mais entre la vigilance et la réduction d’un homme à ses constantes biologiques, il existe une frontière que notre société franchit parfois avec une certaine facilité.
Le problème, au fond, dépasse ma propre personne. Je parle de moi, bien sûr — mais en parlant de moi, je parle aussi de tous ceux qui, à mon âge, commencent à sentir qu’on les regarde davantage comme une mémoire que comme une présence active.
Le respect existe. Il est réel. Le titre de Si que l’on place devant votre prénom en témoigne. Mais ce respect porte parfois en lui une forme douce d’effacement. On vous consulte sur ce qui fut. On vous écoute moins sur ce qui vient. Le banquier prête moins volontiers. L’employeur regarde ailleurs. L’administration vous classe progressivement dans les âges du retrait.
Le Maroc de 2026 est un pays jeune — démographiquement, culturellement, numériquement. C’est sa force et son impatience. Mais une société qui ne sait pas regarder ses aînés en face ne sait pas encore tout à fait se regarder elle-même.
Et pourtant, à soixante ans, je n’ai jamais eu autant le sentiment de savoir ce qui compte. Je sais reconnaître les fidélités vraies. Je sais le prix du temps. Je sais distinguer l’essentiel de l’accessoire. L’expérience n’est pas une fatigue — c’est une intelligence du réel.
Alors oui, j’ai soixante ans. Je ne suis ni un monument, ni un dossier médical, ni un testament en attente de signature. Je suis encore une voix, une mémoire vivante, un regard sur le présent.
Et j’espère qu’il reste encore quelqu’un pour l’entendre.