Le gouvernement espagnol accumule de bons indicateurs économiques et ne parvient pas à les faire entendre. La régularisation extraordinaire des immigrés est le cas le plus révélateur d’un paradoxe qui dépasse la seule désinformation.
Il arrive un moment, dans toute crise de communication, où les données cessent d’importer. Non parce qu’elles soient fausses, mais parce que l’opinion publique s’est déjà forgé une image et que l’information objective ne parvient plus à la modifier. Le psychologue Daniel Kahneman a décrit il y a plusieurs décennies les deux modes par lesquels le cerveau humain traite l’information : le système rapide, intuitif et émotionnel, et le système lent, délibéré et analytique. Les infox bien construites activent le premier. Les arguments techniques du gouvernement s’adressent au second. C’est dans cette asymétrie que réside une bonne partie du problème auquel le gouvernement de Pedro Sánchez est confronté avec sa politique de régularisation extraordinaire des immigrés en situation irrégulière.
Depuis le 15 avril 2026, les ressortissants étrangers résidant en Espagne avant le 31 décembre 2025 peuvent demander leur régularisation administrative. La mesure ne confère ni la nationalité ni l’accès automatique aux prestations sociales. Elle vise à intégrer dans l’économie formelle des centaines de milliers de travailleurs déjà présents sur le territoire espagnol. Les chiffres, pris en eux-mêmes, sont favorables au gouvernement. L’Espagne a atteint en avril 22,1 millions d’affiliés à la Sécurité sociale, un nouveau record historique. Le chômage a de nouveau reculé, atteignant des niveaux inédits depuis plusieurs décennies. La régularisation bénéficie d’une coalition de soutien inhabituellement large : non seulement le gouvernement de coalition de gauche et les syndicats, mais aussi les organisations patronales qui manquent de main-d’œuvre légale et l’Église catholique. Le problème est que presque rien de tout cela ne parvient à l’opinion publique avec la force nécessaire.
Un sondage réalisé par l’institut 40dB pour le quotidien El País et la radio Cadena SER a mis en lumière cette réalité. Jusqu’à 60 % des personnes interrogées estiment qu’il y a trop d’immigrés en Espagne. 50 % considèrent que la régularisation accordera la nationalité aux étrangers qui en bénéficieront. Et 40 % sont convaincus qu’elle compliquera l’accès au logement. Ces trois perceptions ont en commun d’être fausses ou, à tout le moins, gravement déformées par rapport à ce que la mesure prévoit réellement. Ce sont de véritables désinformations, au sens précis que la chercheuse Claire Wardle donne à ce terme : des affirmations fabriquées avec l’intention délibérée de manipuler, et non des erreurs nées de l’ignorance. Mais à ce stade du débat, cela est presque secondaire.
Ce que révèlent ces données n’est pas seulement le succès de la désinformation. Elles témoignent aussi de l’échec du gouvernement à construire un récit pédagogique alternatif, capable d’anticiper et de désamorcer les cadres négatifs avant qu’ils ne s’installent. Une étude du Massachusetts Institute of Technology (MIT) publiée dans la revue Science en 2018 a démontré que les fausses informations voyageaient jusqu’à six fois plus vite que les vraies, et que cet écart ne s’expliquait pas par le recours à des robots automatisés, mais par le comportement des personnes elles-mêmes. Nous partageons sur les réseaux ce qui nous indigne, sans vérifier. La régularisation a été annoncée, défendue avec des arguments solides et soutenue par une large coalition. Et pourtant, elle a perdu la bataille du titre.
Au sein de l’exécutif, on dispose d’une explication à ce qui se passe, et elle n’est pas entièrement inexacte. Des sources gouvernementales au plus haut niveau signalent qu’une activité coordonnée et sans précédent de groupes d’extrême droite a été détectée sur les plateformes numériques, avec des réseaux d’amplification ayant parfois mobilisé jusqu’à 12 000 comptes pour multiplier des messages de haine, des infox et des données falsifiées. Le gouvernement espagnol a dénoncé ces agissements auprès de la Commission européenne au titre du DSA, le règlement européen sur les services numériques, bien que les institutions de contrôle puissent mettre plusieurs mois à intervenir. La réponse est légitime et nécessaire, mais elle a une limite évidente. Elle explique le bruit ambiant, sans rendre compte de la réception profonde de ces messages au sein de la société.
Car le bruit d’extrême droite sur l’immigration n’est pas nouveau. Il circule depuis des années dans les réseaux, avec les mêmes récits et les mêmes cadres narratifs que l’on retrouve, toutes proportions gardées, dans de nombreux pays. Ce qui est relativement nouveau, c’est qu’il trouve un terrain aussi fertile dans des secteurs qui ne constituent pas sa base naturelle. Le politologue Cas Mudde a documenté l’efficacité d’un mécanisme précis dans le populisme de droite : la construction d’une menace extérieure — l’immigré, l’autre — qui contaminerait le peuple pur et légitimerait le leader comme son unique défenseur. Ce schéma émotionnel n’a pas été inventé par les plateformes numériques, mais celles-ci le diffusent à une vitesse qu’aucun démenti institutionnel ne peut égaler.
À tout cela s’ajoute un front judiciaire qui génère un bruit de fond permanent. Le gouvernement fait face ces jours-ci à deux procès d’une intensité médiatique élevée. Le premier, l’affaire Kitchen, concerne le Parti populaire (PP), principale formation d’opposition, accusé d’avoir utilisé des fonds réservés de la police pour espionner illégalement un ancien trésorier du parti. Le second, l’affaire des masques, implique l’ancien ministre socialiste José Luis Ábalos dans un scandale lié aux marchés publics passés en urgence pendant la pandémie de Covid-19. À cela s’ajoute la procédure judiciaire pour harcèlement visant Begoña Gómez, l’épouse du président Sánchez, poursuivie par des associations proches de la droite pour avoir exercé une influence indue depuis La Moncloa. Aucun de ces dossiers n’a de lien direct avec la régularisation des immigrés, mais tous contribuent à la même sensation de fond : celle d’un exécutif qui gère simultanément de multiples crises sans parvenir à imposer son propre agenda.
En communication politique, le contexte contamine tout. Les chercheurs Daniel Hallin et Paolo Mancini ont décrit le système médiatique espagnol comme un modèle à fort parallélisme politique, où les médias, loin d’être neutres, amplifient les cadres narratifs de leur camp idéologique et passent sous silence ceux du camp adverse. Dans cet écosystème, une donnée économique positive publiée le même jour qu’une déclaration judiciaire compromise perd de sa force avant même d’atteindre le lecteur. Un membre du gouvernement a résumé la situation avec une formule qui, selon des sources internes, circule avec une fréquence préoccupante dans les couloirs de La Moncloa : «On ne contrôle rien». Ce n’est pas une déclaration publique, mais c’est un symptôme qui en dit plus sur l’état interne de l’exécutif que n’importe quel sondage.
Le gouvernement a des raisons objectives de revendiquer son bilan. Le problème est que les bons arguments arrivent trop tard, sous le mauvais format, auprès d’une opinion publique qui a déjà traité émotionnellement trop de sujets en sens contraire. L’Espagne compte six régularisations extraordinaires depuis 1986, conduites indistinctement par des gouvernements socialistes et conservateurs, qui ont bénéficié à 1,25 million de personnes. Aucune n’avait généré les niveaux d’alarme que nous observons aujourd’hui. La différence ne tient pas à la mesure elle-même, mais à l’écosystème qui l’encadre — et cet écosystème ne se combat pas avec des données seules. Gouverner depuis huit ans avec un bilan positif sans parvenir à le faire percevoir par les citoyens n’est pas uniquement un problème de désinformation orchestrée par la droite et l’extrême droite. C’est aussi un échec de communication propre.