>

Services de l’État gérés de manière autonome (SEGMA) : l'État mesure-t-il vraiment la valeur publique qu'ils créent ?

13 juin 2026 - 20:17

Ils représentent moins de 1 % du budget de l’État, mais interviennent au cœur de nombreux services publics du quotidien. Les SEGMA, ces structures administratives dotées d’une autonomie financière, restent largement méconnus du grand public malgré leur importance stratégique. À l’heure où la question de l’efficacité de la dépense publique s’impose dans le débat national, Youness ALJ , sous-ordonnateur d’un SEGMA, s’interroge sur un angle souvent négligé : au-delà des chiffres et des budgets, comment mesurer la valeur réelle que ces services apportent aux citoyens ?

Un levier discret mais stratégique de l’action publique

Pendant que l’État cherche à améliorer l’efficacité de la dépense publique, l’un de ses principaux instruments opérationnels demeure encore insuffisamment évalué : les SEGMA.

Ces services occupent une place singulière depuis 1967. À mi-chemin entre administration ordinaire et établissement public, ces structures hybrides combinent rattachement ministériel et autonomie financière.

Présents dans des secteurs essentiels tels que la santé, l’éducation ou la culture, ils constituent un instrument opérationnel clé pour rapprocher l’action publique du citoyen et améliorer la qualité des prestations rendues.

En 2026, le Maroc compte 171 SEGMA, confirmant la stabilisation de leur périmètre après une phase de rationalisation engagée au cours des dernières années.

Une structuration sectorielle fortement concentrée

Au-delà de leur nombre, la répartition sectorielle des SEGMA, selon leur rapport accompagnant la loi de finances de l’année budgétaire 2026, met en évidence une concentration significative :

-Santé : 53,2 % (91 SEGMA)

-Enseignement et formation : 26,3 % (45 SEGMA)

-Équipement et infrastructures : 9,4 % (16 SEGMA)

-Pouvoirs publics et services généraux : 5,3 %

-Les autres secteurs représentent des parts marginales

Cette configuration traduit une orientation prioritaire vers les secteurs à forte intensité de services aux citoyens, tout en posant la question de l’équilibre et de la cohérence stratégique du dispositif.

Une dynamique en mutation, révélatrice des limites du modèle

Le périmètre des SEGMA a profondément évolué ces dernières années. Après une baisse notable entre 2020 et 2023 (passant de 187 à 171 services), leur nombre s’est aujourd’hui stabilisé. Cependant, cette faible dynamique de création, qui traduit un effort évident de rationalisation, soulève une question centrale :

Sur quels critères repose la création, la modification ou la suppression des SEGMA ?

L’article 21 de la loi organique n° 130-13 relative à la loi de finances (LOF) promulguée par le Dahir n° 1-15-62 du 14 chaabane 1436 (2 juin 2015), encadre la création des SEGMA et conditionne leur pérennité à leur capacité à générer des ressources propres. Depuis 2016, les nouveaux services doivent atteindre un minimum de 30 % de ressources propres à partir de leur troisième année d’activité.

La modification de son périmètre dépend des orientations du ministère de tutelle.

Ce dispositif, essentiellement financier, interroge toutefois sa capacité à apprécier la performance réelle et la valeur publique créée.

Une évaluation encore insuffisamment orientée vers l’impact

Aujourd’hui, l’évaluation des SEGMA repose principalement sur les dispositifs de reporting associés au Projet de Loi de Finances. Si ce cadre constitue une avancée en matière de transparence, il reste dominé par une approche descriptive.

Concrètement :

-Les résultats sont peu analysés en termes d’impact réel ;

-Les indicateurs restent hétérogènes ;

-La valeur produite pour l’usager demeure difficile à mesurer.

Cette situation est en décalage avec les ambitions de la réforme budgétaire engagée depuis 2015, orientée vers une gestion publique axée sur les résultats.

De la logique de moyens à la logique de valeur publique

L’enjeu aujourd’hui n’est plus uniquement de mesurer les ressources mobilisées, mais d’évaluer la valeur créée.

Autrement dit :

-Quelle est la qualité du service rendu ?

-Le citoyen est-il satisfait ?

-Les ressources sont-elles utilisées de manière efficiente ?

-Le modèle est-il soutenable financièrement ?

Ce changement de paradigme nécessite une transformation des outils d’évaluation et des pratiques de pilotage.

Un poids budgétaire limité mais un impact stratégique

Bien que leur poids budgétaire demeure modeste (inférieur à 1 % du budget de l’État au titre de l’année budgétaire 2023), les SEGMA constituent un levier stratégique d’optimisation de la dépense publique.

Leur impact réel dépasse largement leur poids financier, en raison de leur rôle opérationnel direct dans la production des services publics et leur proximité avec les usagers.

Vers un référentiel d’évaluation multidimensionnel

Le problème des SEGMA n’est pas leur performance, mais l’incapacité du système à la mesurer.

Pour répondre à ces limites, la mise en place d’un cadre d’évaluation structuré apparaît nécessaire, autour de quatre dimensions complémentaires :

-Gouvernance : qualité du pilotage, transparence et redevabilité ;

-Efficacité opérationnelle : performance des processus internes ;

-Soutenabilité financière : capacité à mobiliser et optimiser les ressources ;

-Qualité du service : expérience et satisfaction des usagers.

Une telle approche permettrait de transformer l’évaluation en véritable outil d’aide à la décision.

Trois leviers pour transformer durablement les SEGMA

Pour faire des SEGMA de véritables moteurs de performance publique, trois priorités s’imposent :

1-Institutionnaliser les contrats d’objectifs et de moyens (COM), pour clarifier les responsabilités et renforcer la culture de performance

2-Accélérer la transformation digitale, pour améliorer la fiabilité des données et le pilotage

3-Placer l’usager au centre de l’évaluation, pour faire de la satisfaction citoyenne le principal indicateur de performance

Conclusion : évaluer pour mieux gouverner

L’évaluation des SEGMA ne peut plus relever d’une logique de contrôle, mais doit devenir un véritable levier de pilotage stratégique de l’action publique.

Car au fond, la question n’est pas de savoir s’ils fonctionnent, mais s’ils créent réellement de la valeur pour le citoyen.

Les SEGMA ont atteint un âge de maturité. L’enjeu n’est plus de justifier leur existence, mais de mesurer pleinement leur contribution à la performance publique.

 

Youness ALJ est unn cadre supérieur spécialisé en management public et en finances publiques, M. Youness ALJ développe un parcours centré sur les enjeux de gouvernance, de pilotage stratégique et d’optimisation de la performance des services publics.

Son expertise couvre les systèmes de gestion publique, les dispositifs de pilotage budgétaire, l’évaluation de la performance, la gouvernance des ressources publiques ainsi que les mécanismes de modernisation administrative, dans une logique de création .de valeur publique, d’amélioration continue des prestations rendues et de renforcement de la décision publique.

Partager l'article

Partagez vos idées

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *