Le 12 juin 2026, les dernières pièces du Pacte européen sur la migration et l’asile sont entrées en vigueur. Ce même jour, le pape Léon XIV achevait sa visite en Espagne aux îles Canaries en lançant un appel aux pays européens à ne pas abandonner les migrants après leur arrivée sur la terre ferme, à ne pas consommer ce qu’il a nommé le « second naufrage » — celui de l’indifférence institutionnelle après le naufrage physique. En quelques heures à peine se sont retrouvées face à face deux réponses au même phénomène : celle d’un cadre juridique tout juste entré en vigueur, qui fait de l’expulsion l’axe central de la politique migratoire européenne, et celle d’un chef religieux qui demande à ces mêmes États de considérer l’arrivée comme le début d’un processus d’intégration, et non comme un problème à résoudre le plus rapidement possible.
Le règlement sur les retours, adopté avec 389 voix pour et 206 contre, est la dernière composante d’un pacte négocié depuis cinq ans. Ses dispositions les plus controversées comprennent des centres de déportation dans des pays tiers, des périodes de rétention pouvant atteindre 30 mois et prolongeables, la possibilité de placer des familles avec enfants mineurs en détention à titre de « dernier recours », ainsi qu’un ordre européen de retour destiné à coordonner les expulsions entre États membres. L’argument de ses promoteurs est que seulement 28 % des décisions d’expulsion prononcées sont effectivement exécutées, et que le règlement vise à réduire cet écart. Silvia Carta, directrice de Picum — réseau d’organisations défendant les droits des migrants sans papiers — a résumé l’objection de fond en affirmant que « ce règlement va créer une machinerie draconienne de détention et d’expulsion ».
Le commissaire européen aux Affaires intérieures, l’Autrichien Magnus Brunner, s’est dit satisfait du résultat, affirmant que le pacte confère à l’UE « un meilleur contrôle sur qui peut venir, qui peut rester et qui doit partir ». Le principal négociateur du texte, l’eurodéputé libéral néerlandais Malik Azmani, a rejeté les comparaisons avec le modèle migratoire de l’administration Trump, précisant qu’il avait travaillé sur ce dossier « de la gauche à l’extrême droite » parce que ce qui comptait, c’était le contenu. Cette formule même trahit le problème : un texte qui a besoin des voix de l’extrême droite pour être adopté intègre inévitablement une part de sa logique. Le Conseil de l’Europe avait d’ailleurs averti, avant le vote, que certaines dispositions pourraient contrevenir à la Convention européenne des droits de l’homme.
L’Espagne se retrouve dans une position inconfortable au sein de ce nouveau cadre. Le gouvernement de Sánchez a voté contre le règlement et refuse de participer aux centres de déportation extraterritoriaux, tout en menant un processus de régularisation qui pourrait bénéficier à un demi-million de personnes. L’écart entre la politique espagnole et la direction majoritaire de l’UE en matière migratoire n’a jamais été aussi manifeste. Cette exception a un coût politique que le gouvernement a choisi d’assumer, mais elle se heurte également à une limite structurelle : l’Espagne fait partie d’un espace de libre circulation dont les règles d’accès extérieur sont fixées à Bruxelles, non à Madrid, et les expulsions qu’elle refuse d’exécuter peuvent tout de même avoir lieu à l’intérieur du territoire européen dont elle fait partie.
Ce que Léon XIV a dénoncé aux îles Canaries et ce que codifie le règlement sur les retours désignent le même problème sous des angles opposés. Le « second naufrage » qu’a évoqué le Saint-Père est la conséquence logique d’un système conçu pour que l’arrivée ne soit pas synonyme d’installation. Lorsque le droit fait de l’expulsion l’objectif central des politiques migratoires, l’intégration devient l’exception qui doit se justifier, et non la norme. Cette inversion distingue le Pacte européen des cadres antérieurs et explique que son entrée en vigueur soit perçue comme un tournant plutôt que comme une correction technique. Les organisations humanitaires alertent depuis des années sur le fait que la rapidité avec laquelle les retours sont traités est inversement proportionnelle à l’attention accordée à ceux qui ont des raisons légitimes de rester.
L’Europe a mis un lustre à se mettre d’accord sur ces règles. Le résultat révèle où se situe le centre de gravité politique du continent en 2026 — nettement plus à droite qu’en 2015, lorsque la crise des réfugiés syriens avait suscité une réponse d’urgence que le système n’avait pas pu soutenir. La durabilité de ce déplacement dépend en partie de ce qui se passera dans les urnes des pays qui mènent aujourd’hui le durcissement. En Allemagne, en France et en Italie, les forces qui ont porté ce pacte affrontent dans les deux prochaines années des échéances électorales qui détermineront si ce virage se prolonge ou s’il ouvre la voie à des positions encore plus restrictives. Pour l’heure, le mur n’est pas en béton. Il est fait de papier officiel, avec le sceau de l’Union européenne.