Le président de l’Organisation marocaine des droits humains, Noufal Bouamri, met en garde contre une instrumentalisation de la situation des jeunes et des mineurs marocains présents à Sebta occupée. Il appelle à traiter cette crise sur des bases humanitaires et juridiques, indépendamment des affrontements politiques en Espagne.
Les droits des migrants et des personnes en transit présentes à Sebta occupée ne doivent pas devenir une variable des calculs électoraux ou des affrontements idéologiques espagnols, avertit Noufal Bouamri, président de l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH).
Dans une publication diffusée sur les réseaux sociaux, le responsable associatif appelle à aborder la situation des jeunes et des mineurs marocains sous l’angle du droit international, de la protection des personnes vulnérables et du respect de la dignité humaine.
Son intervention survient après une manifestation organisée dimanche sur une plage de la ville occupée. Plusieurs centaines de migrants y ont réclamé le droit de rester sur place et de ne pas être renvoyés au Maroc. Des images montrant certains participants réciter la Fatiha et prononcer des «takbir» ont également circulé dans les médias et sur les réseaux sociaux.
Des incitations présumées qui restent à vérifier
Citant des sources locales qu’il ne nomme pas, Bouamri affirme que des acteurs présentés comme «officiels» auraient encouragé certains jeunes, notamment ceux ayant pu accéder au Centre de séjour temporaire pour immigrés (CETI), à se rendre sur la plage et à scander des slogans.
Ces jeunes auraient été amenés à croire que leur participation pourrait favoriser la régularisation de leur situation administrative. Selon son récit, la scène se serait déroulée devant des caméras de médias espagnols préalablement présents sur les lieux.
Ces affirmations n’ont toutefois pas été corroborées de manière indépendante. Aucun élément public ne permet, à ce stade, d’identifier les personnes ou les institutions qui auraient organisé ou encouragé le rassemblement.
La manifestation elle-même est documentée. Reuters a notamment rapporté que des centaines de migrants avaient protesté pour réclamer l’asile et dénoncer la perspective d’un retour au Maroc. En revanche, l’existence d’une incitation officielle et les motivations qui lui sont attribuées restent des allégations formulées par Bouamri à partir de ses propres sources.
Le risque d’une rhétorique de «l’invasion»
Le président de l’OMDH s’interroge sur l’éventuel intérêt de certains courants de la droite espagnole à diffuser les images à caractère religieux enregistrées pendant le rassemblement.
Selon lui, la mise en avant des slogans religieux pourrait servir à présenter une mobilisation de migrants comme une forme «d’invasion», terme chargé de références historiques, politiques et confessionnelles dans le débat public espagnol.
Bouamri évoque également la possibilité d’une récupération de la crise par différents acteurs politiques, allant de certains milieux de droite à des composantes de la gauche radicale ou proches du Front Polisario.
Là encore, il s’agit d’une lecture politique défendue par le responsable marocain et non d’un lien établi par des preuves rendues publiques. Son avertissement porte essentiellement sur la manière dont des images sorties de leur contexte peuvent être mobilisées pour alimenter la peur, la polarisation ou l’hostilité envers les migrants.
Dans plusieurs pays européens, l’emploi du mot «invasion» pour décrire des arrivées migratoires est devenu un élément récurrent des discours nationalistes. Cette rhétorique tend à transformer une question humanitaire, sociale et juridique en menace collective fondée sur l’origine ou la religion des personnes concernées.
Des mineurs toujours sans hébergement
Au-delà de la bataille des récits, Bouamri demande que l’attention se porte sur les conditions concrètes dans lesquelles vivent les migrants bloqués dans la ville occupée.
Selon les informations dont il dispose, des dizaines de mineurs resteraient sans hébergement adapté. Il fait également état d’un dispositif sécuritaire autour de certains commerces qui empêcherait des migrants d’y entrer pour acheter des produits de première nécessité, y compris lorsque leurs familles leur ont fait parvenir de l’argent.
Le responsable exprime une inquiétude particulière concernant les jeunes filles présentes dans la ville, qu’il considère comme fortement exposées aux violences, à l’exploitation et aux agressions sexuelles.
Une partie de ces éléments demande encore à être vérifiée et chiffrée. La précarité générale des migrants est néanmoins confirmée par plusieurs reportages internationaux, qui font état de personnes dormant à l’extérieur et rencontrant des difficultés d’accès à la nourriture, à l’eau, à l’hygiène et à un accompagnement juridique.
Bouamri dénonce un «double standard»
Le président de l’OMDH critique également ce qu’il considère comme une différence de traitement entre les exigences adressées au Maroc et les pratiques observées du côté européen.
Il rappelle que les principes invoqués pour demander au Royaume de protéger les migrants présents sur son territoire doivent également s’appliquer aux personnes arrivées sous administration espagnole. Les droits fondamentaux, insiste-t-il, ne sauraient dépendre de la rive sur laquelle se trouve le migrant.
Bouamri dénonce ainsi un discours qu’il juge discriminatoire dans une partie de la classe politique espagnole. Il estime que les personnes ayant rejoint Sebta occupée sont trop souvent envisagées exclusivement sous l’angle sécuritaire, au détriment de leurs droits et de leur vulnérabilité.
Cette critique ne dispense toutefois aucune des parties de ses propres obligations. Le Maroc comme l’Espagne sont tenus de respecter les garanties prévues par le droit international, notamment la protection des mineurs, l’examen individuel des demandes d’asile et l’interdiction des traitements inhumains ou dégradants.
Remettre les droits humains au centre
Pour Noufal Bouamri, les droits humains ne peuvent être suspendus en raison d’une crise politique ou migratoire. Il appelle à une approche fondée sur l’humanisation des politiques migratoires, la coopération, le développement et le partage des responsabilités.
La gestion de la frontière et la lutte contre les réseaux de traite demeurent nécessaires, mais elles ne peuvent justifier la privation des droits fondamentaux ni la transformation des migrants en instruments de pression politique ou médiatique.
La priorité, soutient-il, doit être de protéger les personnes présentes à Sebta occupée, en particulier les mineurs et les femmes, tout en établissant les responsabilités sur la base de faits vérifiés.
Entre les discours alarmistes, les accusations croisées et les affrontements politiques, le risque est que les premiers concernés disparaissent du débat. Or, derrière les images et les slogans se trouvent des personnes dont la sécurité, la dignité et les droits ne peuvent être soumis à un calcul électoral.