Témoignage de mémoire sur un homme qui ne saurait se résumer à une biographie
Par Ridha Driss, dirigeant du mouvement tunisien Ennahdha
Lorsque j’ai appris, dans la soirée du mercredi 26 août 2026, le décès de Maître Abdelaziz Bennani, j’ai senti que je ne pouvais me contenter d’écrire un hommage funèbre ordinaire. Pour certains hommes, les mots de condoléances ne suffisent pas. Leur disparition appelle un témoignage : celui de quelqu’un qui les a connus, qui a vécu certains de leurs engagements et dont la mémoire a conservé l’image de l’homme avant celle du responsable politique, de l’avocat ou du défenseur des droits humains.
Abdelaziz Bennani, que Dieu ait son âme, était pour moi l’un de ces hommes qu’il n’est pas nécessaire de fréquenter longtemps pour en reconnaître la valeur. Il suffit de les voir confrontés à une véritable épreuve, lorsque l’intérêt apparent s’oppose à la profondeur des principes, pour que se révèle leur nature authentique.
Été 1992 : une prise de position restée gravée dans ma mémoire
Au moment d’écrire ces lignes, je me remémore notre rencontre durant l’été 1992. À l’époque, par l’intermédiaire de mon professeur, le constitutionnaliste Sidi Abderrahmane El Kadiri, que Dieu ait son âme, j’avais invité Maître Abdelaziz Bennani, en sa qualité d’avocat et de président de l’Organisation marocaine des droits humains, à se rendre en Tunisie pour assister au procès militaire et assurer la défense des dirigeants du mouvement Ennahdha.
À vrai dire, je ne m’attendais pas à une réponse immédiatement favorable. Maître Bennani n’eut pourtant pas besoin d’une longue hésitation. Il accepta la demande et se porta volontaire pour voyager et plaider gratuitement. Dans le contexte politique et celui des droits humains particulièrement difficile que traversait alors la Tunisie, ce geste ne représentait pas simplement, à mes yeux, l’initiative d’un avocat accomplissant son devoir. Il constituait une prise de position humaine et morale qui révélait toute la noblesse de l’homme.
Ses qualités n’ont pas besoin d’être embellies
Ceux qu’il défendait n’appartenaient pas à sa famille politique ou intellectuelle. Bennani était un homme de gauche laïque, tandis que les personnes aux côtés desquelles il se tenait appartenaient à un mouvement islamiste. Il ne se demanda pourtant pas : « Suis-je d’accord avec eux ? » La question essentielle était plutôt : « Subissent-ils une injustice ? » Si la réponse était oui, cela lui suffisait.
C’est là, à mon sens, que réside l’une des plus grandes qualités d’Abdelaziz Bennani : il ne faisait pas des droits humains un privilège réservé à ceux qui lui ressemblaient, pas plus qu’il ne considérait la liberté comme une récompense accordée à ceux qui partageaient ses opinions. Il savait que la valeur d’un principe se manifeste surtout lorsque l’on défend les droits de celui avec lequel on est en désaccord.
Une délégation incarnant le Maroc que nous aimons
La position de Bennani n’était pas la seule à retenir l’attention. La composition même de la délégation de défense était porteuse d’un message profond. À ses côtés se trouvaient mon cher maître et frère Mustapha Ramid, feu Maître Abdellatif Hatimi, ainsi que feu Mohamed Abdelhadi Kabbab, bâtonnier et président de la Ligue marocaine des droits humains.
Ce fut une scène remarquable réunissant un homme de gauche, deux islamistes et un conservateur istiqlalien autour d’une même cause : la défense de l’être humain et le refus de l’injustice.
Il s’agissait d’un exemple rare de ce que nous pourrions appeler un « front maghrébin de la dignité ». Les différentes familles de pensée ne s’y réunissaient pas parce qu’elles seraient devenues identiques ou semblables, mais parce qu’elles avaient compris que certains principes dépassent les divergences politiques, au premier rang desquels la dignité et la liberté humaines.
Ce que cette position a laissé en moi
Je le dis aujourd’hui avec sincérité : cette prise de position a profondément marqué ma pensée et ma conscience morale. Elle m’a appris que la politique peut nous réunir ou nous séparer et que les idées peuvent s’affronter, mais que la véritable épreuve pour un être humain réside dans ce qu’il fait lorsque le droit se trouve du côté de son adversaire.
Si je reviens aujourd’hui sur cet épisode de 1992, ce n’est pas pour fabriquer d’Abdelaziz Bennani une figure mythique, mais pour témoigner d’une position dont j’ai été le témoin et que j’ai vécue. L’histoire ne s’écrit pas uniquement dans les communiqués et les ouvrages officiels. Elle s’écrit parfois dans un moment de courage, dans une décision humaine ou dans une main tendue pour défendre un autre être humain malgré les divergences qui les séparent.
Le message de cet homme à notre présent
Combien avons-nous besoin, aujourd’hui, dans notre Grand Maghreb, d’hommes de cette valeur ! Nous avons besoin de personnes capables de rendre à la politique sa dimension morale, au désaccord sa noblesse et aux droits humains leur pleine humanité.
Nous devons nous rappeler que l’opposition politique ne justifie pas l’injustice et que la divergence intellectuelle ne prive personne de son droit à la dignité.
À une époque où les divisions s’accentuent, la vie de Bennani et la position qu’il adopta représentent davantage qu’un souvenir. Elles nous adressent à tous une question : que reste-t-il de nos principes si nous ne les défendons que lorsque la victime est proche de nous sur les plans intellectuel et politique ?
Un homme disparaît, une position demeure
Abdelaziz Bennani s’en va, mais certains hommes ne disparaissent jamais complètement. Leurs noms restent dans les mémoires et leurs prises de position continuent de témoigner pour eux. Le plus important est que les valeurs qu’ils ont défendues demeurent vivantes dans la conscience de ceux qui les ont connus et de ceux qui ont entendu parler d’eux.
Que Dieu accorde Sa miséricorde à Maître Abdelaziz Bennani. Que Dieu ait en Sa miséricorde cet homme qui nous a appris, par ses actes avant ses paroles, que défendre le droit n’exige pas que celui qui en est titulaire appartienne à notre camp, et que la dignité humaine n’a ni couleur, ni parti, ni idéologie.
Si je devais résumer mon témoignage en une seule phrase, je dirais ceci : il pouvait être en profond désaccord avec ceux qu’il défendait, mais il ne pouvait accepter qu’ils soient victimes d’injustice.
Mes sincères condoléances à sa famille, à l’Organisation marocaine des droits humains, à sa famille militante, intellectuelle et politique, ainsi qu’à tous nos frères marocains. Que Dieu lui accorde Son infinie miséricorde et l’accueille dans Son vaste paradis.
Traduit de l’arabe. Source : page Facebook de l’Organisation marocaine des droits humains (OMDH).