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Quand l’Espagne dépassera-t-elle son réflexe colonial à l’égard du Maroc ?

04 septembre 2026 - 10:56

Lahcen LAASSIBI

Les mobilisations en faveur du maintien de la souveraineté espagnole sur Sebta, Melilla et les îlots méditerranéens révèlent une contradiction persistante : pour une partie de la société espagnole, l’adhésion aux principes anticoloniaux semble s’arrêter lorsque la revendication vient du sud.
Les manifestations organisées dans plusieurs villes espagnoles pour défendre l’espagnolité de Sebta, de Melilla et des îlots méditerranéens, ainsi que le débat tenu au Parlement en présence du chef du gouvernement Pedro Sánchez, revêtent une réelle importance politique. Non parce qu’ils permettraient de trancher un contentieux historique particulièrement complexe, mais parce qu’ils mettent au jour une contradiction profondément ancrée dans la conscience espagnole dès qu’il est question du Maroc. Cette contradiction traverse plusieurs sensibilités idéologiques et révèle la difficulté de l’Espagne à porter un regard critique sur son héritage colonial et sur certains réflexes légués par le franquisme.

Le paradoxe apparaît avec une particulière netteté lorsqu’un même citoyen descend dans la rue pour exprimer sa solidarité avec Gaza et la Palestine au nom des droits humains, de la justice et de la liberté des peuples, puis défend la permanence d’un héritage colonial lorsque la revendication émane du Maroc. Les deux situations ne sont ni historiquement ni juridiquement identiques, mais la cohérence des principes universels ne devrait pas varier selon l’identité de celui qui les invoque. Pourtant, dès qu’apparaît la figure du « Moro », chargée de préjugés dans l’imaginaire espagnol, le langage de l’émancipation cède souvent la place à celui de la méfiance, de la supériorité et de la raison d’État.

Une partie importante du discours politique et médiatique espagnol tente de clore le débat au moyen d’un argument aussi commode qu’historiquement fragile : le Maroc ne serait devenu un État qu’en 1956, tandis que la présence espagnole dans ces territoires serait antérieure à son existence. Cette thèse confond la fin des protectorats français et espagnol avec la naissance de l’État marocain. Le Maroc n’est pas apparu en 1956. Bien avant cette date, il disposait d’institutions souveraines, d’une monarchie, d’une diplomatie et de relations internationales reconnues par les puissances de l’époque.
Les archives historiques sont suffisamment explicites. Depuis la période mérinide, au XIIIe siècle, puis sous les Saadiens et les Alaouites, la récupération de Sebta occupée et de Melilla occupée a figuré, avec une intensité variable, parmi les préoccupations politiques marocaines. Campagnes militaires, sièges prolongés, trêves, échanges de prisonniers et accords conclus entre les sultans marocains et les différentes couronnes ibériques témoignent de cette continuité. Ces documents ne règlent pas à eux seuls le contentieux contemporain de souveraineté, mais ils réfutent l’idée selon laquelle aucun État marocain capable de négocier et de conclure des traités n’aurait existé avant 1956.

Sous le règne de Moulay Ismaïl, Sebta fut soumise à un siège qui dura de 1694 à 1727, tandis que les deux parties négociaient parallèlement des questions commerciales et des échanges de captifs. Le 28 mai 1767, le sultan Mohammed ben Abdallah et le roi Charles III conclurent à Marrakech un traité destiné à mettre fin à de longues années d’affrontements et à établir un cadre de coopération commerciale et sécuritaire. Plus tard, le traité de Wad-Ras de 1860, signé après la défaite marocaine lors de la guerre de Tétouan, consolida et élargit le périmètre territorial placé sous contrôle espagnol autour de Sebta et de Melilla. Le simple fait que l’Espagne ait négocié et signé de tels accords avec le Maroc suffit à ruiner la thèse de l’inexistence d’un État marocain avant l’indépendance.

Il n’est d’ailleurs pas nécessaire de transformer l’histoire en concours d’ancienneté pour établir cette réalité. La dynastie alaouite gouverne le Maroc depuis le XVIIe siècle, avant l’arrivée des Bourbons sur le trône espagnol en 1700. L’Espagne a elle-même traversé des occupations, des révolutions, des restaurations monarchiques, des expériences républicaines et une longue dictature, sans que sa continuité historique en tant qu’État soit pour autant niée. De la même manière, les protectorats imposés au Maroc au XXe siècle ne constituent pas l’acte de naissance d’un pays jusque-là inexistant, mais une interruption coloniale de l’exercice de sa souveraineté.

Madrid considère Sebta et Melilla comme des parties intégrantes de l’Espagne, tandis que Rabat les présente comme des territoires marocains restant à décoloniser. Cette divergence ne disparaîtra ni sous les slogans, ni derrière les manifestations patriotiques, ni grâce à des reconstructions historiques de circonstance. Il ne suffit pas davantage d’affirmer que ces villes n’étaient pas expressément incluses dans les accords ayant mis fin aux protectorats en 1956. Les processus de décolonisation ont rarement réglé en une seule étape toutes les conséquences territoriales de la domination européenne. La revendication marocaine ne date pas d’hier : elle relève d’une continuité historique et politique que l’Espagne peut contester, mais qu’elle ne peut effacer.

La contradiction devient plus manifeste encore lorsque l’Espagne revendique légitimement la restitution de Gibraltar tout en considérant comme inadmissible que le Maroc formule ses propres revendications territoriales. Gibraltar, Sebta et Melilla ne relèvent pas de trajectoires juridiques identiques, mais cette différence ne fait pas disparaître la question politique et morale : pourquoi la volonté espagnole de récupérer un territoire placé sous souveraineté britannique est-elle présentée comme une aspiration nationale légitime, alors que la revendication marocaine est qualifiée de menace, de provocation ou d’expansionnisme ?

L’Espagne doit dépasser ce double standard et cesser de considérer toute revendication venue du sud comme un danger. Réexaminer le passé colonial ne signifie ni nier les liens humains construits au fil des siècles ni imposer des solutions précipitées aux habitants de Sebta et de Melilla. Cela signifie reconnaître l’existence d’un contentieux historique, traiter l’interlocuteur marocain sur un pied d’égalité et remplacer la négation par le dialogue. Toute solution future devra protéger les droits et les intérêts des populations concernées et résulter d’une négociation responsable entre les deux États.

La géographie a fait de nous des voisins et aucune rhétorique ne changera ce destin. Le Maroc et l’Espagne sont appelés à coopérer dans les domaines économique, migratoire, culturel et sécuritaire, aussi bien dans le détroit de Gibraltar qu’en Méditerranée occidentale. Mais une coopération durable ne peut reposer sur la négation du passé ni sur une hiérarchie héritée de l’époque coloniale. Les Espagnols doivent comprendre que la dignité n’est le monopole d’aucun peuple. Les Marocains n’ont ni moins de mémoire, ni moins de droits, ni moins de dignité que ceux qui réclament pour eux-mêmes ce qu’ils refusent encore de discuter avec leurs voisins.

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