Les autorités espagnoles regroupent les migrants dans des installations proches de la frontière marocaine. Madrid invoque l’urgence humanitaire et la nécessité d’examiner chaque dossier. Mais l’emplacement des centres, leur fonction policière et l’annonce du renvoi de « l’immense majorité » alimentent une suspicion inquiétante : l’hébergement ne serait-il que l’antichambre d’une vaste opération d’expulsion vers le Maroc ?
A Sebta occupée, les autorités transfèrent progressivement vers des espaces délimités les migrants qui dormaient dans les rues, sur les plages et dans des campements improvisés. Parmi les installations retenues figurent des hangars du polygone industriel d’El Tarajal, à proximité immédiate de la frontière marocaine. Officiellement, l’objectif consiste à offrir des lits, des repas et des installations sanitaires à des personnes abandonnées pendant plusieurs semaines dans des conditions indignes. Cette mise à l’abri est incontestablement nécessaire, mais elle ne constitue qu’une partie du dispositif. Le gouvernement espagnol veut simultanément retirer tous les migrants des espaces publics et accélérer les procédures de retour, en particulier celles concernant les adultes marocains dont les demandes de protection auraient, selon lui, peu de chances d’aboutir.
Derrière l’accueil, la machine des expulsions
Le Centre d’accueil temporaire pour étrangers installé au Tarajal comprend 856 mètres carrés réservés notamment au travail policier, une zone polyvalente, un secteur destiné aux familles et un hangar habitable de 1 179 mètres carrés pouvant accueillir 400 personnes. Le ministère espagnol de l’Intérieur reconnaît que le « triage » effectué dans ces locaux constitue l’étape préalable aussi bien aux demandes d’asile et à la protection des mineurs ou des victimes de traite qu’aux procédures de refoulement et d’expulsion. Chaque personne y est soumise à une identification, à la prise d’empreintes et de photographies, à un enregistrement dans les bases de données policières et à un examen de son éventuelle vulnérabilité. Les hangars ne servent donc pas uniquement à protéger : ils permettent aussi de localiser, classer et préparer la sortie des migrants.
La destination envisagée pour la plupart d’entre eux ne constitue d’ailleurs plus un secret. Le délégué du gouvernement espagnol à Sebta occupée a annoncé que « l’immense majorité » des migrants encore présents serait renvoyée au Maroc après l’examen de leur situation, au motif que beaucoup auraient quitté leur pays pour des raisons économiques et ne rempliraient pas les conditions nécessaires à l’obtention de l’asile. Aucune preuve publique ne permet encore d’affirmer que Madrid prépare une expulsion collective clandestine de tous les migrants. Il serait donc imprudent de présenter cette hypothèse comme un fait accompli. Mais la suspicion n’a rien d’extravagant : l’Espagne regroupe les migrants, les rapproche de la frontière, renforce les équipes policières, accélère leur identification, sollicite Frontex et annonce par avance le renvoi de la majorité.
Les autorités précisent que ces personnes ne sont pas détenues et qu’elles peuvent quitter les centres. Elles reconnaissent cependant que le fait de les faire dormir et manger dans les mêmes installations facilite le travail des policiers chargés de préparer les retours. Il faut donc se demander si ces structures ont été créées principalement pour protéger les migrants ou pour rendre leur expulsion plus rapide, plus discrète et moins visible. Les deux fonctions peuvent coexister, mais Madrid ne peut mettre en avant les lits et les douches tout en laissant dans l’ombre les empreintes, les fichiers policiers et les procédures de renvoi. Les hangars du Tarajal risquent de devenir une immense salle d’attente : on y entre au nom de l’hébergement, on y est fiché au nom de la procédure et l’on pourrait en sortir directement vers le territoire marocain.
Effacer la crise du paysage espagnol
La priorité politique de Madrid paraît claire : vider les rues, calmer la colère des habitants et effacer les images de chaos qui ont exposé l’échec de la gestion espagnole. Mais faire disparaître les migrants des plages de Sebta occupée ne résout pas la crise. Cela les soustrait seulement au regard public avant de les rapprocher de la frontière. Le mot « accueil » risque ainsi de devenir un rideau humanitaire posé devant une opération essentiellement policière. Une ville ne retrouve pas sa normalité en cachant des milliers de personnes dans des hangars avant de transférer le problème au pays voisin. Ce qui peut être présenté à l’opinion espagnole comme un retour à l’ordre pourrait se traduire, pour le Maroc, par l’arrivée soudaine de milliers de personnes vulnérables, sans dispositif public transparent ni véritable partage des responsabilités.
La prudence est d’autant plus nécessaire que toutes les personnes bloquées à Sebta occupée ne sont pas marocaines. Human Rights Watch a identifié parmi elles des ressortissants du Soudan, de Somalie, du Tchad, du Sénégal, du Yémen, de Syrie, d’Algérie et d’autres pays, dont plusieurs ont exprimé leur volonté de demander l’asile. L’organisation rappelle que les expulsions collectives sont interdites et que chaque dossier doit faire l’objet d’un examen individuel, accompagné d’une information compréhensible et d’un accès effectif à l’assistance juridique. Elle avertit également que les ressortissants de pays tiers ne peuvent être simplement rejetés au Maroc au motif qu’ils auraient transité par son territoire.
Le Maroc doit naturellement assumer ses responsabilités envers ses propres ressortissants lorsque leur identité est établie et que leur retour respecte la loi, leur sécurité et leur dignité. Mais cette obligation ne signifie pas accepter des convois improvisés, des expulsions collectives ou le refoulement de ressortissants de pays tiers. Rabat devrait exiger de Madrid des données précises sur le nombre, l’âge, la nationalité et la situation juridique des personnes concernées, ainsi que sur les demandes d’asile déposées, le calendrier des retours et l’accès des avocats et des organisations humanitaires aux centres. Défendre ces garanties ne revient pas à encourager l’immigration irrégulière : il s’agit de refuser que des êtres humains soient transformés en cargaison administrative, déplacée jusqu’à la frontière avant d’être déchargée de l’autre côté.
Les hangars ont aussi une porte arrière
L’Espagne peut affirmer qu’elle met enfin les migrants à l’abri, et cette affirmation contient une part de vérité. Après des semaines passées à dormir dehors, disposer d’un toit, de sanitaires et de nourriture constitue une urgence humanitaire. Mais une politique migratoire ne se juge pas uniquement à la porte d’entrée de ses centres : elle se juge surtout à leur porte de sortie. Si les installations du Tarajal servent à protéger, identifier et orienter chaque personne conformément à sa situation, Madrid devra le démontrer par la transparence et le respect scrupuleux des garanties individuelles. Si elles servent à concentrer discrètement les migrants avant de les pousser vers le Maroc afin de rendre à Sebta occupée une apparence de normalité, alors le terme « hébergement » ne sera qu’un habillage humanitaire posé sur une vaste opération d’expulsion.
Les migrants ont été retirés des rues et regroupés près de la frontière. La question n’est donc plus seulement de savoir où ils dormiront cette nuit, mais de quel côté de la frontière l’Espagne veut qu’ils se réveillent demain.