La Commission européenne continue de considérer le Maroc comme un partenaire stratégique dans la gestion des migrations. Les 160 millions d’euros prévus entre 2025 et 2027 seront maintenus, tandis que Madrid réclame une coopération « différente ». Pour Rabat, cette relation doit cependant reposer sur la réciprocité et ne saurait réduire le Royaume au rôle de gendarme de l’Europe.
La crise survenue les 30 et 31 juillet à Sebta occupée a soumis la coopération migratoire entre le Maroc, l’Espagne et l’Union européenne à une épreuve majeure. Malgré le passage de dizaines de milliers de personnes, Bruxelles n’a annoncé aucune révision fondamentale de son partenariat avec Rabat. La Commission européenne continue de présenter le Royaume comme un « partenaire stratégique important » et maintient les programmes financiers déjà convenus.
L’Union européenne prévoit ainsi de consacrer 160 millions d’euros, entre 2025 et 2027, au soutien de la stratégie migratoire marocaine. Ces fonds doivent contribuer à la surveillance des frontières, à la lutte contre les réseaux de trafic de personnes et à la gestion des mouvements irréguliers. Programmés avant les événements de juillet, ils ne constituent ni une récompense accordée au Maroc ni une compensation liée à la crise de Sebta.
Le Maroc n’est pas le gendarme de l’Europe
Le débat espagnol présente parfois cette coopération comme une sous-traitance du contrôle des frontières européennes. Cette lecture occulte une réalité essentielle : le Maroc est lui-même un pays d’origine, de transit et d’accueil. Il mobilise ses institutions et ses ressources face à des réseaux criminels et à des flux migratoires dont les causes dépassent largement ses frontières.
Rabat ne peut donc être tenu pour seul responsable d’empêcher tous les départs vers l’Europe. La coopération doit engager les trois parties : le Maroc, l’Espagne et l’Union européenne. Elle suppose également davantage de voies régulières de mobilité, une politique d’accueil cohérente et des réponses économiques aux causes profondes de la migration.
Les événements de juillet ont néanmoins révélé la fragilité du dispositif. Pedro Sánchez a déclaré devant le Congrès que la gendarmerie marocaine avait « permis le passage » le 30 juillet avant de reprendre le contrôle. Cette constatation ne suffit toutefois pas à établir qu’une opération aurait été décidée par le Gouvernement marocain.
Un rapport du Centre national espagnol de l’immigration et des frontières (CENIF) évoque une préparation préalable et un « guidage actif » de migrants par certains membres des forces de sécurité marocaines. Mais il ne démontre aucune chaîne de commandement remontant jusqu’à Rabat. Présenter ces éléments comme la preuve d’une décision de l’État marocain reviendrait à transformer des indices en conclusion politique.
Madrid veut redéfinir la coopération
L’Espagne ne propose pas de rompre avec le Maroc. Elle souhaite modifier les protocoles existants et associer Bruxelles au renforcement des contrôles. « Cette coopération doit être différente », a reconnu Sánchez. Cette position confirme que Madrid considère toujours la collaboration marocaine comme indispensable à la gestion des mouvements migratoires.
La volonté de renforcer les garanties est compréhensible. Elle ne doit cependant pas servir à transférer sur Rabat toute la responsabilité d’une crise qui a aussi mis en lumière les insuffisances espagnoles et européennes : saturation des structures d’accueil, faiblesse des mécanismes de réaction, manque de voies migratoires légales et instrumentalisation électorale de la question.
La dimension territoriale ne peut pas davantage être ignorée. Ce que Madrid et Bruxelles qualifient de frontière extérieure de l’Union se trouve autour de Sebta, ville dont le Maroc revendique la souveraineté. Cette divergence historique rend nécessaire un dialogue politique respectueux et déconseille toute approche exclusivement sécuritaire.
Une relation entre partenaires souverains
La continuité des financements européens montre que Bruxelles ne dispose ni de la volonté ni d’une alternative crédible au partenariat avec le Maroc. Le Royaume demeure un interlocuteur central, mais son rôle ne peut se limiter à contenir les migrants pour préserver la tranquillité européenne.
Après Sebta, l’enjeu consiste à construire une coopération plus transparente, équilibrée et prévisible, avec des mécanismes communs de gestion des crises et des engagements réciproques clairement établis. L’Europe peut demander des garanties au Maroc ; celui-ci est tout aussi fondé à exiger que sa souveraineté, ses efforts et ses propres contraintes soient pleinement reconnus.