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Comment les données démentent le lien entre immigration et délinquance : cinq clés

04 septembre 2026 - 13:46

Dans cette analyse proposée à alyaoum24, David Alvarado, journaliste et politologue espagnol, examine une étude portant sur plus de 5,5 millions d’infractions ayant donné lieu à une condamnation. Les résultats montrent que l’écart entre étrangers et Espagnols diminue de près de 48 % lorsque sont comparées des populations de même âge et de même sexe. La recherche ne relève aucune association entre immigration irrégulière et délinquance et met en évidence le poids de la pauvreté, de l’exclusion sociale et de l’urbanisation. Voici cinq clés pour interpréter des statistiques devenues une arme politique.

L’immigration et la délinquance entretiennent une relation bien plus complexe que ne le suggèrent les discours présentant l’étranger comme une menace pour la sécurité. Une recherche de Jesús Javier Sánchez Barricarte, professeur à l’Université Carlos III de Madrid, a analysé plus de 5,5 millions d’infractions ayant donné lieu à une condamnation entre 2007 et 2023. Dans leur ensemble, les étrangers affichent un taux supérieur à celui des Espagnols, mais une part très importante de cette différence disparaît lorsque l’on compare des populations démographiquement équivalentes.

Publiée dans la Revista Española de Investigaciones Sociológicas, l’étude remet notamment en cause les explications établissant un lien direct entre immigration et criminalité. L’âge et le sexe, mais aussi la pauvreté, l’exclusion sociale, la concentration urbaine ou les conditions d’accès à l’emploi et au logement, apparaissent comme des facteurs déterminants. L’origine ne produit pas davantage un schéma uniforme, et la recherche ne constate aucune association positive entre irrégularité administrative et délinquance. Les données imposent ainsi de remplacer la catégorie générique des « immigrés » par une analyse beaucoup plus précise.

1. L’écart existe, mais il diminue presque de moitié

Les chiffres ne permettent pas d’affirmer que les Espagnols et les étrangers présentent exactement les mêmes taux de délinquance. Après standardisation des données, la population étrangère enregistre 1 294 infractions pour 100 000 habitants adultes, contre 675 parmi les Espagnols. La différence reste importante, mais elle est sensiblement inférieure à celle qui apparaît lorsque les statistiques sont comparées directement, sans tenir compte de la composition des deux groupes. Le ratio passe de 2,7 fois le taux espagnol dans les données brutes à environ 1,9 après ajustement.

L’explication commence par deux variables fondamentales. Les hommes commettent beaucoup plus d’infractions que les femmes, et les jeunes davantage que les personnes plus âgées. Or, la population étrangère compte précisément une proportion plus élevée d’hommes et présente une structure beaucoup plus jeune que la population espagnole. Comparer directement les deux ensembles sans corriger ces différences introduit donc une distorsion. Lorsque l’âge et le sexe sont standardisés, l’écart diminue de près de 48 %, ce qui montre l’influence considérable de la composition démographique sur des chiffres fréquemment présentés comme une conséquence directe de la nationalité.

Cet ajustement n’explique pas à lui seul toute la différence restante. Sánchez Barricarte met en avant des facteurs socio-économiques et structurels tels que la pauvreté, l’exclusion, l’emploi, le logement ou la résidence en milieu urbain. La recherche conclut également qu’une présence plus importante d’étrangers dans une province n’est pas associée à un taux de délinquance plus élevé lorsque d’autres variables sont intégrées à l’analyse. Autrement dit, le statut d’immigré ne constitue pas, à lui seul, une explication de la criminalité.

2. Il n’existe pas de taux de délinquance propre « aux immigrés »

La deuxième difficulté apparaît lorsque les données sont ventilées selon les origines. Les écarts sont si importants que regrouper tous les étrangers dans une seule catégorie possède peu de valeur explicative. La population originaire d’Asie et du Pacifique présente un taux standardisé de 426 infractions pour 100 000 habitants, nettement inférieur aux 675 enregistrées parmi les Espagnols. Certaines nationalités d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie se situent également en dessous de la population espagnole.

Les différences apparaissent même entre des groupes que le débat politique a l’habitude de réunir en fonction de la religion ou d’une supposée proximité culturelle. L’article journalistique présentant l’étude situe les Algériens à 3 161 infractions pour 100 000 habitants, contre 1 553 pour les Marocains, 613 pour les Maliens et seulement 436 pour les Pakistanais. Une disparité similaire existe en Amérique latine : l’Équateur affiche un taux de 2 377, contre 943 pour le Venezuela. Une explication reposant simplement sur le fait d’être musulman, latino-américain ou étranger ne permet pas de rendre compte de variations d’une telle ampleur.

Le contraste est particulièrement révélateur au regard du concept d’« ibérosphère » utilisé par la droite radicale. Les Latino-Américains suscitent beaucoup plus de sympathie chez les Espagnols que les Maghrébins, les Subsahariens ou les Asiatiques, alors même que certains groupes ibéro-américains enregistrent des taux supérieurs à ceux de ces derniers. Les perceptions sociales concernant les populations censées représenter une menace ne coïncident donc pas nécessairement avec la répartition de la délinquance. Le préjugé culturel peut peser autant, voire davantage, que les données dans la construction de l’image publique de certains groupes.

3. L’immigration irrégulière ne fait pas exploser la délinquance

L’un des résultats les plus significatifs concerne l’immigration irrégulière, habituellement présentée par l’extrême droite comme une menace particulière pour la sécurité. À partir d’estimations de la fondation Funcas, Sánchez Barricarte calcule qu’entre 2017 et 2023 la proportion de personnes en situation administrative irrégulière au sein de la population étrangère a augmenté de 345 %. Pendant la même période, le taux standardisé de délinquance de l’ensemble des étrangers n’a pas augmenté, mais diminué de 2 %.

Certaines catégories d’infractions ont néanmoins progressé. Les homicides ont augmenté de 19 %, les atteintes à la liberté sexuelle de 28 % et les blessures de 5 %. Mais aucune de ces hausses n’est proportionnelle à la progression estimée de l’irrégularité. L’étude conclut que les données agrégées disponibles ne montrent aucune corrélation positive entre situation administrative irrégulière et délinquance. Elle identifie même des groupes comptant une proportion importante de personnes sans papiers dont les taux sont inférieurs à ceux de certaines nationalités communautaires résidant légalement en Espagne.

Ce constat revêt une importance particulière après la crise de Sebta occupée et l’intensification des discours assimilant entrée irrégulière et insécurité. Les données ne permettent pas d’établir une telle équivalence. Cela ne signifie pas qu’une personne en situation irrégulière ne puisse pas commettre d’infraction, mais que l’augmentation de cette population ne s’accompagne pas d’une progression équivalente de la criminalité. Le chercheur juge ainsi inefficace de réduire les flux migratoires au nom de la sécurité sans agir sur les facteurs socio-économiques qui entretiennent une relation plus constante avec la délinquance.

4. Les violences sexuelles et de genre exigent des données, pas des généralisations

L’analyse ne permet pas davantage d’ignorer les statistiques moins favorables à certains groupes étrangers. Parmi l’ensemble des étrangers, les infractions présentant la plus forte incidence ne sont pas de nature sexuelle. Les atteintes à la sécurité collective et à l’ordre public constituent la première catégorie, suivies des infractions contre les biens et des blessures. Le taux standardisé d’atteintes à la liberté et à l’intégrité sexuelles s’élève à 13 pour 100 000 étrangers, contre six parmi les Espagnols, selon les données reprises dans l’étude.

Des différences apparaissent également en matière de violences de genre. Les taux bruts disponibles sur les féminicides révèlent une incidence supérieure parmi les étrangers, bien que les données ne permettent pas ici d’appliquer la même standardisation. Sánchez Barricarte souligne en outre que les femmes étrangères sont les principales victimes des violences exercées par des hommes d’origine étrangère. Le chercheur évoque l’influence possible de facteurs culturels et observe que certaines différences diminuent à mesure que la durée de résidence en Espagne augmente, ce qui renforce l’importance des politiques d’intégration.

Reconnaître ces données ne contredit pas la conclusion générale. Cela permet précisément d’éviter de remplacer une généralisation xénophobe par une interprétation tout aussi simplificatrice. Le fait que certaines infractions ou certains groupes présentent des taux plus élevés impose d’en étudier les causes et d’adopter des politiques spécifiques. Il ne permet pas d’étendre ces comportements à plusieurs millions d’étrangers ni d’en faire une caractéristique inhérente à l’immigration. L’hétérogénéité mise en évidence dans toute l’étude réapparaît également dans ce domaine.

5. Les statistiques reflètent aussi des inégalités sociales et judiciaires

Les chiffres relatifs aux condamnations ne constituent pas une photographie isolée de ceux qui commettent des infractions. Ils reflètent également les personnes surveillées, arrêtées, poursuivies et finalement condamnées. Sánchez Barricarte met en garde contre une plus grande exposition des étrangers au contrôle policier et souligne les difficultés rencontrées par certains d’entre eux pour disposer d’avocats efficaces ou d’interprètes adéquats. La recherche évoque aussi un possible sous-enregistrement de certaines infractions plus présentes parmi la population autochtone, comme la fraude financière, la corruption ou l’évasion fiscale.

Une différence territoriale existe également. En 2021, 52,2 % des citoyens de nationalité espagnole vivaient dans des villes de plus de 50 000 habitants, contre 57,6 % des étrangers. La délinquance étant davantage concentrée dans les espaces urbains, cette répartition peut contribuer à augmenter les taux observés parmi la population immigrée. L’étude intègre ainsi une nouvelle variable qui disparaît lorsque les statistiques sont réduites à une simple comparaison entre nationalités.

Le cas extrême concerne les condamnations injustifiées. Une étude citée par Sánchez Barricarte sur les peines de prison prononcées à tort entre 1996 et 2022 a constaté que 44,4 % concernaient des étrangers, alors que ceux-ci représentaient environ 29 % de la population carcérale. Ahmed Tommouhi a passé 15 ans en prison pour des viols qu’il n’avait pas commis, avant que l’erreur ne soit reconnue et qu’une indemnisation de 2,5 millions d’euros lui soit accordée.

Les données ne démontrent donc pas que la nationalité et la délinquance soient des variables dépourvues de pertinence. Elles ne permettent pas non plus de transformer leur corrélation statistique en explication causale. L’écart entre Espagnols et étrangers diminue fortement lorsque seuls l’âge et le sexe sont contrôlés, varie radicalement selon l’origine et n’augmente pas parallèlement à la forte progression estimée de l’immigration irrégulière. L’étude conduit vers un terrain moins favorable aux slogans politiques, mais beaucoup plus utile à l’action publique : l’intégration, les conditions socio-économiques, l’emploi, le logement et l’exclusion sociale expliquent bien davantage que ne le laisse voir la simple étiquette d’« étranger ».

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