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En Espagne, comment Lénine est devenu l’employé de Franco

05 septembre 2026 - 08:09

À partir de l’intervention d’Ione Belarra sur la crise de Sebta, Lahcen El Assbi interroge le paradoxe d’une gauche radicale dont le discours émancipateur aboutit, sur le dossier marocain, à une logique de rupture également défendue par l’extrême droite — quoique pour des raisons profondément différentes.

La gauche radicale espagnole offre aujourd’hui un exemple saisissant de contradiction politique. Il serait tentant de parler de « conscience schizophrène » ou de chercher dans la psychologie de ses dirigeants l’explication de cette incohérence. Ce vocabulaire clinique n’est cependant ni nécessaire ni pertinent. Le problème est politique : comment un discours construit autour de l’émancipation, de l’antiracisme et de la solidarité internationale peut-il déboucher, lorsqu’il s’agit du Maroc, sur une politique de rupture, de sanction et de confrontation ?

L’intervention d’Ione Belarra au Congrès des députés, le 3 septembre, lors du débat consacré aux événements survenus à Sebta les 30 et 31 juillet 2026, illustre ce paradoxe. La secrétaire générale de Podemos a qualifié le régime marocain de « dictature », présenté le peuple marocain comme une victime de la monarchie et demandé la rupture des relations diplomatiques avec Rabat. Elle a également reproché au président Pedro Sánchez de « protéger » le Maroc et de nier ce qu’elle considère comme une responsabilité évidente des autorités marocaines dans la crise.

Une convergence réelle, mais limitée

La précision est indispensable : Belarra n’a pas parlé des migrants comme Vox. Elle a, au contraire, dénoncé le vocabulaire de « l’invasion », défendu l’accueil des personnes arrivées à Sebta et accusé le Parti populaire et l’extrême droite d’exploiter la peur et le racisme. Assimiler entièrement son discours à celui de Santiago Abascal serait donc intellectuellement malhonnête.

Les prémisses sont opposées. Vox réclame la confrontation au nom du nationalisme espagnol, de la fermeture des frontières et d’une vision hostile de l’immigration. Podemos la réclame au nom des droits humains, de l’anticolonialisme et de la défense des migrants. Mais ces chemins idéologiques différents se rejoignent sur un point concret : faire du Maroc un adversaire global et transformer la rupture diplomatique en réponse politique.

C’est précisément là que commence le paradoxe. Quand la gauche et l’extrême droite proposent, pour des motifs différents, de couper les relations avec le même pays, il ne suffit pas de rappeler que leurs valeurs ne sont pas les mêmes. Il faut également examiner les conséquences de la politique qu’elles préconisent.

Rompre les relations diplomatiques et commerciales avec le Maroc ne constitue pas un simple geste moral. Une telle décision toucherait les citoyens ordinaires, les familles établies sur les deux rives, les entreprises, les travailleurs, les étudiants et les centaines de milliers de personnes dont la vie dépend de la coopération entre les deux pays. La sanction prétendument dirigée contre les institutions finirait nécessairement par atteindre la société.

Des indices transformés en verdict

Belarra présente la responsabilité du Maroc dans la crise comme une évidence. Or cette responsabilité demeure l’objet d’un débat et d’investigations. Un rapport policier espagnol évoque la passivité inhabituelle et le possible « guidage actif » de migrants par des agents marocains. Le gouvernement de Pedro Sánchez affirme, pour sa part, ne pas disposer de preuves concluantes permettant d’établir que Rabat a planifié ou organisé l’entrée massive.

Il existe donc des indices sérieux qui doivent être examinés, mais pas encore de chaîne de décision démontrée. Transformer des indices en verdict avant l’achèvement des investigations n’est pas une preuve de courage politique. C’est remplacer l’enquête par la certitude idéologique.

Le Maroc peut et doit répondre aux interrogations légitimes concernant le fonctionnement de la frontière. Mais l’Espagne doit également répondre de sa propre impréparation, de la gestion humanitaire de la crise et des défaillances de son dispositif. La responsabilité d’un État ne fait pas disparaître celle de l’autre.

Le Marocain acceptable

Une partie des élites espagnoles semble encore considérer qu’il lui appartient de définir ce que doit être un « bon Marocain ». Celui-ci serait acceptable tant qu’il demeure docile, reconnaissant et silencieux sur les dossiers qui dérangent Madrid. Il cesse de l’être dès qu’il revendique une lecture différente de l’histoire, défend les intérêts de son pays ou remet en cause les certitudes territoriales espagnoles.

Cette attitude reconduit, parfois sous un vocabulaire progressiste, une ancienne tutelle : le Nord se réserve le droit d’évaluer la maturité politique et morale du Sud. Le Marocain n’est alors admis dans le débat qu’à condition d’adopter l’image que l’Espagne a préalablement construite pour lui.

Critiquer les politiques marocaines est parfaitement légitime. Aucun gouvernement, aucune institution et aucune élite ne peuvent se placer au-dessus de la discussion. Mais la critique cesse d’être universelle lorsqu’elle refuse au Maroc et aux Marocains le droit de formuler leur propre lecture de l’histoire, de leurs frontières et de leurs intérêts nationaux.

Al-Andalus et la tentation d’une Espagne sans héritage méridional

Cette difficulté ne commence pas avec Ione Belarra. Elle s’inscrit dans une longue bataille espagnole autour de l’histoire et de l’identité. L’arabisant Serafín Fanjul en offre un exemple significatif avec son ouvrage Al-Andalus contra España. La forja del mito, publié en 2000.

Fanjul conteste la représentation romantique d’Al-Andalus comme paradis de tolérance et de coexistence harmonieuse. Cette idéalisation peut naturellement être discutée : aucun historien sérieux ne devrait remplacer l’analyse par la nostalgie. Le problème apparaît lorsque la critique du mythe sert à construire un autre récit, celui d’une Espagne presque imperméable aux héritages arabo-amazighs et musulmans de la péninsule.

La présence musulmane, déployée sous des formes politiques très différentes pendant près de huit siècles, ne peut être résumée ni à un paradis perdu ni à une parenthèse étrangère sans conséquences. Les langues, l’architecture, l’agriculture, les sciences, la musique, la cuisine et les pratiques sociales des deux rives portent les traces d’influences réciproques.

Ancien militant du Parti communiste espagnol, Fanjul a progressivement évolué vers un nationalisme conservateur hostile à une grande partie du récit andalou. Son itinéraire ne prouve rien à lui seul sur l’ensemble des élites espagnoles, mais il montre comment une trajectoire commencée à gauche peut finir par alimenter un imaginaire identitaire adopté par la droite radicale.

Une décolonisation à géométrie variable

La question de Sebta, de Melilla et des îlots méditerranéens oppose deux récits nationaux. L’Espagne considère ces territoires comme une partie intangible de son territoire. Le Maroc y voit la survivance d’une présence coloniale sur la rive africaine de la Méditerranée.

Cette divergence ne disparaîtra pas parce que Madrid refuse de l’entendre ou parce que Rabat la formule avec insistance. Elle exige un débat historique, juridique et diplomatique. L’Espagne est parfaitement en droit de défendre sa position ; elle ne peut cependant prétendre que la revendication marocaine n’existe pas ou qu’elle serait, par nature, moralement illégitime.

Il est également difficile de revendiquer la décolonisation de Gibraltar tout en déclarant impensable toute discussion sur les territoires espagnols de la rive africaine. Les situations historiques et juridiques ne sont pas identiques, mais cette asymétrie mérite mieux qu’un interdit politique.

Une gauche réellement anticoloniale devrait être capable d’examiner cette contradiction. Elle ne peut défendre le droit des peuples à interroger les héritages impériaux partout dans le monde, puis suspendre ce principe dès que la discussion atteint les frontières de l’Espagne.

Ce que rappelle la mémoire du Rif

Le Rif n’a pas oublié le prix de la domination coloniale. L’emploi massif d’armes chimiques par l’armée espagnole durant la guerre menée contre la résistance d’Abdelkrim El Khattabi est aujourd’hui solidement documenté. Des bombardements au gaz toxique ont visé des zones où se trouvaient également des concentrations de population civile.

Cette mémoire n’autorise aucune hostilité contre le peuple espagnol contemporain. Elle impose en revanche une exigence de cohérence à ceux qui se réclament de l’antifascisme et de l’anticolonialisme. On ne peut invoquer Franco comme symbole absolu de l’oppression en Espagne tout en ignorant les violences coloniales auxquelles il participa au Maroc avant la guerre civile.

Madame Belarra peut critiquer avec toute la sévérité qu’elle souhaite le gouvernement marocain. Elle peut exiger une enquête sur Sebta, défendre les migrants et demander des comptes à Pedro Sánchez. Mais elle devrait distinguer la critique d’une décision politique de la mise en accusation globale d’un pays et mesurer les conséquences d’une rupture qui frapperait d’abord les sociétés qu’elle affirme défendre.

Le Maroc ne demande pas à l’Espagne de renoncer à ses convictions. Il lui demande de reconnaître qu’il possède lui aussi une histoire, une dignité, des institutions et des intérêts légitimes. Le dialogue entre voisins ne suppose ni soumission ni silence, mais il devient impossible lorsque l’un d’eux s’arroge le droit de prononcer seul les verdicts.

Lorsque le langage de Lénine sert à justifier une politique de punition et de tutelle héritée de l’imaginaire impérial, Lénine finit, malgré lui, par travailler dans le bureau de Franco.

Voilà le paradoxe. Voilà aussi le véritable désastre politique.

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