L’Assemblée générale a adopté par 164 voix contre une et six abstentions la résolution «Correct the Map», portée par le Togo au nom du Groupe africain. Non contraignant, le texte recommande l’utilisation de projections respectant davantage les superficies réelles des continents dans l’enseignement, les médias et les plateformes numériques.
L’Afrique n’a pas grandi et les États-Unis n’ont pas rétréci. C’est leur représentation sur les planisphères que l’Assemblée générale des Nations unies souhaite faire évoluer.
L’ONU a adopté vendredi la résolution A/80/L.104, intitulée «Correct the Map», qui encourage l’utilisation de représentations cartographiques plus fidèles aux proportions réelles des continents. Le texte a été présenté par le Togo au nom du Groupe africain, avec le soutien de l’Union africaine.
La résolution a recueilli 164 voix favorables. Les États-Unis ont été le seul pays à voter contre, tandis que l’Estonie, la Géorgie, la Lituanie, la Moldavie, la Serbie et l’Ukraine se sont abstenues.
Le texte n’impose aucun planisphère, n’interdit pas la projection de Mercator et ne modifie ni les frontières ni les dénominations territoriales. Il invite les États, les organisations internationales, les établissements scolaires, les médias, les éditeurs et les plateformes numériques à privilégier des projections équivalentes, comme Equal Earth, lorsqu’il s’agit de comparer les superficies.
Une déformation connue depuis des siècles
Créée en 1569 par le cartographe flamand Gerardus Mercator, la projection qui porte son nom répondait aux besoins de la navigation maritime. Elle conserve les angles et permet de tracer certaines routes sous la forme de lignes droites, mais elle agrandit progressivement les territoires situés aux hautes latitudes.
Le Groenland peut ainsi sembler presque aussi vaste que l’Afrique, alors que le continent africain couvre une superficie environ quatorze fois supérieure. Le Canada, la Russie, l’Europe et les régions septentrionales des États-Unis apparaissent également surdimensionnés par rapport à l’Afrique, à l’Amérique latine et à l’Asie du Sud.
Sur une carte respectant les superficies, les États-Unis semblent donc plus petits que sur un planisphère de Mercator. Il ne s’agit évidemment pas d’un rétrécissement territorial, mais de la correction d’une disproportion visuelle.
Aucun planisphère n’est parfait
Transformer la surface courbe de la Terre en une image plane implique nécessairement des déformations. Aucune projection ne peut préserver simultanément les superficies, les formes, les distances et les directions.
Mise au point en 2018 par Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, Equal Earth privilégie le respect des superficies relatives tout en conservant des contours continentaux facilement reconnaissables. Elle sacrifie en revanche d’autres propriétés géométriques.
Le débat n’oppose donc pas une carte parfaitement exacte à une autre qui serait entièrement fausse. Il porte sur l’usage auquel chaque projection est destinée. Mercator reste adaptée à certaines fonctions de navigation, mais devient trompeuse lorsqu’elle sert à comparer la dimension des continents.
Une bataille des perceptions
Devant l’Assemblée générale, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a rappelé que les cartes orientent l’éducation, nourrissent l’imaginaire et influencent les perceptions collectives.
L’initiative africaine ne prétend pas que Mercator aurait délibérément conçu un instrument colonial. Sa projection répondait à un besoin nautique précis. Elle conteste plutôt sa généralisation ultérieure dans les écoles, les médias et les publications comme représentation supposément neutre du monde.
Pour les promoteurs de «Correct the Map», cette habitude a contribué à minimiser symboliquement l’Afrique et à l’installer dans les imaginaires comme une région périphérique. L’Union africaine présente donc l’adoption de cartes équivalentes comme une exigence de rigueur scientifique, mais aussi comme une forme de justice cognitive.
Les États-Unis dénoncent une démarche idéologique
Washington a rejeté la résolution, estimant qu’elle véhicule un agenda idéologique et détourne les Nations unies des véritables enjeux de paix, de prospérité et de coopération internationale.
La France a, au contraire, coparrainé le texte. Paris a également annoncé l’abandon de Mercator dans ses représentations officielles du monde au profit de la projection Eckert IV, elle aussi conçue pour mieux respecter les superficies relatives.
Le vote américain a ainsi donné une dimension politique à une question en apparence technique: qui a historiquement façonné l’image du monde et dans quelle mesure cette image continue-t-elle à reproduire une hiérarchie héritée du passé?
Une évolution volontaire et progressive
La résolution n’étant pas contraignante, les cartes utilisées dans les écoles et sur les plateformes numériques ne changeront pas du jour au lendemain. Le vote peut néanmoins inciter les agences de l’ONU, les gouvernements, les éditeurs, les médias et les entreprises technologiques à revoir progressivement leurs standards.
Le Togo entend commencer par modifier ses propres manuels scolaires et engager des discussions avec d’autres gouvernements ainsi qu’avec les entreprises spécialisées dans la cartographie, la géolocalisation et les services numériques.
La géographie physique restera naturellement inchangée. Ce que l’ONU propose de corriger, c’est la hiérarchie visuelle à travers laquelle plusieurs générations l’ont découverte. L’Afrique n’a pas besoin d’être agrandie: elle doit simplement cesser d’être artificiellement diminuée.