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«La guerre du Détroit» : un essai espagnol imagine un conflit entre le Maroc et l’Espagne

05 septembre 2026 - 13:00

Le détroit de Gibraltar, trait d’union entre le Maroc et l’Espagne, photographié depuis la Station spatiale internationale. © NASA Earth Observatory.

Dans un ouvrage consacré aux relations maroco-espagnoles, Alejandro López Canorea explore les scénarios d’une confrontation dans le détroit de Gibraltar, de la guerre hybride à l’affrontement militaire direct. Un exercice de prospective qui éclaire certaines préoccupations stratégiques espagnoles, mais dont les grilles de lecture méritent également d’être interrogées du côté marocain.

Couverture de «La guerra del Estrecho», d’Alejandro López Canorea. © Los Libros de la Catarata

Que se passerait-il si les différends entre le Maroc et l’Espagne dépassaient le terrain diplomatique pour déboucher sur une confrontation directe ? C’est la question volontairement provocatrice qui structure La guerra del Estrecho. Escenarios de un conflicto entre España y MarruecosLa guerre du Détroit. Scénarios d’un conflit entre l’Espagne et le Maroc —, publié en octobre 2025 par la maison d’édition espagnole Los Libros de la Catarata.

L’ouvrage de 152 pages est signé Alejandro López Canorea, directeur de la plateforme d’analyse géopolitique Descifrando la Guerra. Il est précédé d’un prologue de José Julio Rodríguez, ancien chef d’état-major de la Défense espagnole.

L’auteur a également présenté son livre sur la Radio nationale espagnole comme une tentative d’explorer les scénarios susceptibles de naître d’une aggravation des tensions dans le détroit de Gibraltar.

Une guerre présentée comme hypothèse

Alejandro López Canorea ne décrit pas la guerre comme une perspective inévitable ou imminente. Il utilise l’hypothèse d’un conflit pour examiner les lignes de fracture qui traversent les relations entre deux pays voisins, séparés par un détroit de quelques kilomètres, mais liés par une histoire faite de confrontations, d’alliances, de migrations et d’intérêts communs.

Dans la présentation de l’ouvrage, l’Espagne apparaît comme un pays profondément ancré dans l’ordre européen et atlantique, tandis que le Maroc est décrit comme une puissance régionale cherchant à consolider sa position en tirant parti des transformations en cours en Afrique, de l’affirmation du monde arabe et de l’érosion de l’ordre unipolaire.

Cette opposition constitue l’un des fils conducteurs du livre. Madrid et Rabat y sont présentés comme deux capitales dont les élites ne lisent pas toujours de la même manière les bouleversements géopolitiques internationaux.

Le détroit devient ainsi bien davantage qu’une frontière maritime. Il est envisagé comme un espace où se croisent des enjeux territoriaux, militaires, économiques, énergétiques et migratoires.

De la «zone grise» à la confrontation directe

Une place importante est accordée à la guerre hybride et aux stratégies dites de la «zone grise». Ces notions désignent les moyens de pression employés en dessous du seuil d’une guerre conventionnelle : campagnes de désinformation, cyberattaques, influence politique, pression économique, instrumentalisation des flux migratoires ou démonstrations militaires limitées.

L’auteur étudie ensuite l’hypothèse la plus sensible : celle d’une confrontation armée directe entre le Maroc et l’Espagne.

Il s’interroge notamment sur les capacités militaires respectives des deux pays, les stratégies que pourraient adopter leurs états-majors et le rôle éventuel de l’Union européenne et de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord. Le livre remet également en question l’idée, souvent considérée comme acquise en Espagne, d’une supériorité militaire espagnole suffisamment nette pour rendre toute confrontation inconcevable.

L’objectif ne consiste donc pas uniquement à comparer des effectifs, des avions de combat, des systèmes de défense ou des bâtiments de guerre. Il s’agit aussi d’évaluer la capacité de chaque pays à mobiliser ses alliances, à soutenir un conflit dans la durée et à agir dans un environnement régional particulièrement instable.

Le Maroc au cœur de l’imaginaire stratégique espagnol

Le livre élargit son analyse à plusieurs dossiers qui structurent les relations entre Rabat et Madrid : le Sahara, Sebta et Melilia, les espaces maritimes atlantiques, les ressources situées autour des îles Canaries, l’Algérie, les migrations ainsi que l’influence exercée au sein des institutions européennes.

Certains intitulés, comme «La migration comme arme», «La route marocaine de la drogue» ou encore «La course aux ressources des Canaries et du Sahara», révèlent toutefois une lecture fortement sécuritaire de la relation bilatérale.

Ces formulations reflètent le point de vue de l’auteur. Elles ne doivent être confondues ni avec une évaluation officielle du gouvernement espagnol ni avec une doctrine de l’armée espagnole.

C’est précisément sur ce terrain que l’ouvrage appelle une lecture critique. Considérer les migrations principalement comme une arme risque de réduire les migrants à de simples instruments de pression, en faisant disparaître les causes économiques, sociales et humaines qui conduisent des milliers de personnes à prendre la route.

De même, présenter la relation maroco-espagnole essentiellement à travers le langage de la rivalité et de la guerre hybride peut reléguer au second plan l’interdépendance entre les deux pays : échanges commerciaux, coopération sécuritaire, relations humaines, investissements, circulation des travailleurs et liens entre les sociétés civiles.

Un livre sur l’Espagne autant que sur le Maroc

La guerra del Estrecho parle finalement autant des inquiétudes espagnoles que des ambitions prêtées au Maroc.

L’intérêt du livre réside moins dans la probabilité réelle d’une guerre que dans ce qu’il révèle de la place occupée par le Maroc dans l’imaginaire stratégique espagnol. L’évolution des capacités militaires marocaines, les partenariats de Rabat avec Washington et Paris et le renforcement de sa présence africaine alimentent désormais un débat qui dépasse les seuls milieux diplomatiques.

Cette évolution est observée en Espagne avec un mélange d’intérêt, de prudence et, dans certains milieux, d’inquiétude. Le Maroc n’est plus seulement perçu comme le voisin méridional chargé de surveiller les frontières extérieures de l’Europe. Il apparaît également comme un acteur régional autonome, porteur de ses propres intérêts et de sa propre lecture de l’histoire.

Cette transformation oblige les deux pays à repenser une relation longtemps marquée par l’asymétrie. Mais reconnaître l’existence de rivalités ne signifie pas que celles-ci doivent mécaniquement conduire à la guerre.

Le scénario que personne ne souhaite

Le chapitre consacré à une éventuelle confrontation régionale porte un titre révélateur : «Le scénario que personne ne souhaite».

Une guerre dans le détroit aurait des conséquences humaines, économiques et géopolitiques considérables pour les deux rives. Elle déstabiliserait l’ensemble de la Méditerranée occidentale, perturberait une voie maritime essentielle au commerce international et mettrait à rude épreuve les relations entre l’Europe, l’Afrique et le monde arabe.

À son point le plus étroit, le détroit de Gibraltar ne sépare les côtes marocaine et espagnole que d’environ 13 kilomètres. Cette proximité géographique fait de cet espace un lieu de circulation et d’interdépendance autant qu’une éventuelle ligne de fracture.

La principale limite de l’exercice prospectif consiste précisément à accorder au conflit une cohérence qu’il ne possède pas nécessairement dans la réalité. Une accumulation de différends territoriaux, de crises diplomatiques ou de pressions réciproques ne débouche pas automatiquement sur une guerre. Les coûts d’une rupture seraient tels que la coopération demeure, malgré ses tensions, l’option la plus rationnelle pour Rabat comme pour Madrid.

La guerra del Estrecho ne doit donc pas être lu comme l’annonce d’un conflit à venir. Il constitue plutôt une cartographie des risques, des perceptions et des rapports de force entourant l’un des espaces géopolitiques les plus sensibles de la Méditerranée.

Son apport essentiel est d’ouvrir le débat. Sa lecture exige néanmoins de conserver une distinction fondamentale : les scénarios élaborés par un analyste, aussi documentés soient-ils, ne constituent ni des prévisions certaines ni des positions officielles.

Alejandro López Canorea lors de la présentation de son ouvrage. © El pato paco/Wikimedia Commons — CC BY-SA 4.0.

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