Pour Santiago Niño Becerra, la question n’est plus de savoir si le Maroc cherchera à reprendre Sebta et Melilia, ni comment l’Espagne pourrait les défendre, mais à quel moment Madrid finira par quitter les deux villes. L’économiste invoque la nouvelle place stratégique du Royaume dans le monde et estime que leur avenir ne dépend plus de la seule volonté espagnole.
L’économiste espagnol Santiago Niño Becerra a relancé le débat sur l’avenir de Sebta et Melilia en formulant une prédiction qui rompt avec le discours dominant en Espagne : selon lui, Madrid finira par quitter les deux villes revendiquées par le Maroc et devrait commencer dès maintenant à se préparer à cette éventualité.
Dans une série de messages publiés sur le réseau X et relayés par plusieurs médias espagnols, l’économiste considère que le débat est généralement posé dans de mauvais termes.
«À mon avis, la question n’est pas de savoir si le Maroc envahira Ceuta et Melilla, ni comment leur défense devrait être organisée, mais quand l’Espagne quittera Ceuta et Melilla», affirme-t-il.
Niño Becerra va plus loin en estimant que le maintien de la présence espagnole ne dépend plus exclusivement de Madrid : «L’Espagne quittera Ceuta et Melilla, car nous sommes arrivés à une situation dans laquelle le fait qu’elle puisse y rester ou non ne dépend plus d’elle.»
«Le monde de 2026 n’est plus celui de 1986»
L’économiste fonde son raisonnement sur l’évolution des rapports de force internationaux. Selon lui, l’Espagne ne peut plus envisager l’avenir de Sebta et Melilia avec les mêmes paramètres stratégiques qu’il y a quarante ans.
«Quelles que soient les intentions de l’Espagne concernant Ceuta et Melilla, et les coûts qu’elle est disposée à assumer, la réalité géopolitique mondiale de 2026 n’est plus celle qui prévalait en 1986», souligne-t-il.
Depuis son indépendance en 1956, rappelle Niño Becerra, le Maroc poursuit la consolidation de son intégrité territoriale. Dans la lecture marocaine, Sebta et Melilia représentent les derniers vestiges d’une présence coloniale européenne sur le territoire national.
L’Espagne défend une lecture diamétralement opposée. Elle affirme que les deux villes appartiennent à la Couronne espagnole depuis plusieurs siècles et considère leur souveraineté comme non négociable.
La réflexion de Niño Becerra est donc remarquable moins parce qu’elle annoncerait une évolution officielle de Madrid que parce qu’elle introduit, au cœur du débat public espagnol, une hypothèse longtemps considérée comme taboue : celle d’un retrait à terme de l’Espagne.
Les précédents de Sidi Ifni et du Sahara
Pour étayer sa thèse, l’économiste rappelle que le statut administratif espagnol accordé à un territoire ne garantit pas nécessairement le maintien définitif de la souveraineté espagnole.
Sidi Ifni a ainsi été érigée en province espagnole avant d’être rétrocédée au Maroc en 1969. Le Sahara occidental disposait lui aussi, sous la colonisation, du statut administratif de province espagnole. L’Espagne s’en est retirée en 1975.
La comparaison doit néanmoins être formulée avec précision. Si Sidi Ifni a bien été restituée au Maroc, le dossier du Sahara demeure inscrit à l’agenda des Nations unies comme une question de décolonisation. Le retrait espagnol n’a pas, sur le plan onusien, tranché définitivement la question de la souveraineté.
L’argument de Niño Becerra porte donc moins sur l’identité juridique de ces différents territoires que sur un constat historique : des espaces que Madrid considérait autrefois comme des provinces espagnoles ont cessé d’être administrés par l’Espagne lorsque le contexte politique et géopolitique a changé.
La nouvelle place stratégique du Maroc
L’économiste insiste également sur le poids croissant du Maroc dans les stratégies internationales, notamment celles des États-Unis.
«Le Maroc joue aujourd’hui, dans les plans stratégiques des États-Unis, un rôle très différent de celui qu’il jouait autrefois», affirme-t-il.
Cette évolution constitue le cœur de son raisonnement. Le Royaume s’est imposé comme un partenaire important dans la sécurité régionale, la lutte antiterroriste, les relations avec l’Afrique, les échanges commerciaux, les énergies renouvelables et la stabilité de la Méditerranée occidentale.
La consolidation des partenariats marocains avec Washington et plusieurs capitales européennes modifie progressivement l’environnement dans lequel s’inscrit le contentieux autour de Sebta et Melilia. Pour Niño Becerra, la capacité de l’Espagne à maintenir indéfiniment le statu quo ne peut donc plus être analysée indépendamment de cette nouvelle réalité.
Son raisonnement repose toutefois sur un postulat qui reste à démontrer : l’importance stratégique croissante du Maroc conduirait nécessairement les alliés de Madrid à privilégier les revendications marocaines. Une montée en puissance diplomatique renforce la position de Rabat, mais ne produit pas automatiquement un changement de souveraineté.
Une prédiction personnelle, pas une position officielle
Les déclarations de Santiago Niño Becerra constituent une analyse personnelle. Elles ne reflètent ni la position du gouvernement espagnol ni celle de ses institutions.
Madrid continue de réaffirmer que Sebta et Melilia sont des villes espagnoles. Pedro Sánchez a récemment assuré qu’elles le resteraient et a renouvelé l’engagement de son gouvernement à défendre leur souveraineté.
La portée politique de la déclaration de Niño Becerra ne doit pourtant pas être sous-estimée. Pour la première fois, une personnalité espagnole très médiatisée ne se demande pas comment perpétuer le statu quo, mais combien de temps celui-ci peut encore durer.
Sa réflexion déplace également le débat du terrain militaire vers celui de l’évolution historique. Elle écarte le scénario d’une «invasion» marocaine pour envisager un processus au terme duquel l’Espagne pourrait être amenée à reconsidérer sa présence.
Il ne s’agit encore que d’une hypothèse. Mais elle montre que le débat sur l’avenir de Sebta et Melilia commence à dépasser les frontières du discours officiel espagnol.
Pour le Maroc, l’enjeu consiste à inscrire cette revendication dans une stratégie diplomatique de long terme, fondée sur le dialogue, le droit, les intérêts partagés et la recherche d’une solution pacifique. La transformation des rapports de force peut ouvrir des possibilités nouvelles, mais elle ne remplace ni la négociation ni la nécessité de préserver les relations entre les deux pays.
La prédiction de Niño Becerra ne règle donc pas le contentieux. Elle révèle cependant une évolution significative : l’hypothèse d’un départ espagnol, autrefois presque absente du débat public en Espagne, peut désormais être énoncée et discutée ouvertement.