Le Parti populaire envisage de passer de l’abstention au soutien à une proposition de loi facilitant l’accès à la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous administration espagnole. Ce possible revirement intervient après la crise de Sebta et le durcissement du discours de la droite espagnole envers le Maroc. Rien ne permet d’établir qu’il s’agit d’une mesure de rétorsion. Mais le calendrier et la succession des positions du PP donnent à cette évolution un incontestable arrière-goût de mauvaise humeur diplomatique.
Le Sahara marocain est-il en train de devenir un dommage collatéral de la bataille politique espagnole autour de Sebta occupée ? La question mérite désormais d’être posée à Madrid, où le Parti populaire réexamine son vote sur une proposition de loi particulièrement sensible pour les relations avec le Maroc.
Le texte, porté initialement par Sumar, vise à faciliter l’accès à la nationalité espagnole aux Sahraouis nés lorsque le territoire était administré par l’Espagne. Il prévoit un régime spécifique permettant notamment l’acquisition de la nationalité sans être soumis à certaines des conditions ordinaires de résidence. Environ 80.000 personnes pourraient être concernées, selon les estimations avancées au cours de la procédure parlementaire.
Le PP s’était abstenu le 23 juillet en Commission de la Justice, permettant au texte de poursuivre son parcours vers la séance plénière. Il envisage désormais de voter en sa faveur. La décision n’est pas encore arrêtée, mais elle intervient quelques semaines seulement après les arrivées massives à Sebta des 30 et 31 juillet, alors que la droite espagnole a fait du Maroc l’un des principaux axes de son offensive contre le gouvernement de Pedro Sánchez.
Un parfum de mauvaise humeur diplomatique
Il serait excessif d’affirmer que le PP entend utiliser la nationalité sahraouie comme une mesure de représailles contre Rabat. Aucun élément public ne permet, à ce stade, d’établir une telle intention. Mais la chronologie est suffisamment parlante pour susciter des interrogations.
Après avoir combattu le texte, puis choisi l’abstention en juillet, le PP semble soudain lui découvrir de nouvelles vertus au lendemain de la crise de Sebta. Simple évolution doctrinale ? Nouvelle sensibilité à l’égard des Sahraouis ? Ou manière de prolonger, sur le terrain du Sahara, le bras de fer engagé avec le Maroc ? À défaut de pouvoir trancher, la coïncidence mérite au moins d’être relevée.
Vu de Rabat, cette soudaine sollicitude ne passera évidemment pas inaperçue. Elle pourrait même avoir un léger parfum de mauvaise humeur diplomatique : celui d’une opposition espagnole qui, faute de pouvoir peser directement sur la politique marocaine depuis l’opposition, serait tentée d’utiliser au Parlement les dossiers susceptibles d’irriter son voisin du Sud.
Le problème est que le Sahara se prête mal aux mouvements d’humeur.
Pour le Maroc, il ne s’agit ni d’un dossier secondaire ni d’une variable dans les rapports de force entre partis espagnols. La question du Sahara touche directement à l’intégrité territoriale du Royaume et constitue depuis des décennies une priorité stratégique de sa politique étrangère. Introduire ce dossier dans les turbulences provoquées par Sebta reviendrait à déplacer une querelle conjoncturelle vers un terrain autrement plus sensible.
Une responsabilité historique qui appartient d’abord à l’Espagne
La proposition peut naturellement être défendue sous un autre angle : celui de la responsabilité historique de l’Espagne envers les populations ayant vécu sous son administration. Madrid est parfaitement en droit de réfléchir au sort juridique des personnes nées pendant cette période et aux liens qu’elles ont conservés avec l’ancienne puissance administrante.
Mais précisément : s’il existe une dette historique, elle est espagnole et doit être assumée comme telle. Elle ne devrait servir ni à redéfinir politiquement une population, ni à produire indirectement des effets sur le statut du territoire, encore moins à envoyer des messages à Rabat au gré des crises bilatérales.
C’est ici que la prudence juridique devient indispensable. Les critères permettant d’identifier les bénéficiaires, la valeur accordée aux anciens documents espagnols ou aux différents recensements et l’extension éventuelle de certains droits aux descendants dépassent la seule dimension humanitaire. Dans un dossier aussi disputé, les catégories administratives peuvent rapidement acquérir une portée politique.
Madrid face à ses propres contradictions
La trajectoire du texte révèle d’ailleurs moins une ligne claire qu’une succession de repositionnements. Le PSOE s’était opposé à sa prise en considération en février 2025 avant de soutenir le texte après négociation. Le PP a suivi un parcours presque inverse : critique du dispositif, abstention en juillet et, aujourd’hui, possible soutien.
Cette mobilité serait presque banale dans la vie parlementaire si elle ne concernait pas précisément le Sahara.
Elle intervient en outre alors que l’Espagne soutient depuis 2022 le plan marocain d’autonomie comme la base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour parvenir à une solution. Ce choix avait permis de sortir les relations entre Rabat et Madrid d’une crise profonde et d’ouvrir une période de coopération particulièrement dense sur les plans économique, sécuritaire et migratoire.
Le PP est évidemment libre de déterminer son vote et le Parlement espagnol est souverain en matière de nationalité. Mais la souveraineté législative n’efface pas les conséquences diplomatiques d’une décision, surtout lorsqu’elle touche directement à l’un des dossiers les plus stratégiques pour le Maroc.
C’est pourquoi Madrid gagnerait à maintenir deux débats clairement séparés. La crise de Sebta occupée doit être examinée sur la base des faits, des responsabilités établies et des enquêtes en cours. La question de l’octroi de la nationalité espagnole aux Sahraouis, si Madrid estime devoir la régler au nom de son passé, mérite pour sa part un débat juridique et historique sérieux.
Car, en diplomatie, les mouvements d’humeur passent, mais leurs effets peuvent durer. Ce qui ressemble aujourd’hui à un simple geste de dépit politique peut devenir demain une véritable crise diplomatique.