Le baril de Brent a dépassé mercredi le seuil symbolique des 100 dollars pour la première fois depuis le 24 juillet, sous l’effet de l’escalade militaire au Moyen-Orient et des inquiétudes croissantes sur l’approvisionnement mondial. Pour le Maroc, largement tributaire des importations d’énergie, la poussée du brut constitue un risque direct : renchérissement des importations, pression sur les transports et les entreprises et, si la hausse s’installe, retour de tensions inflationnistes.
Cette flambée n’est pas provoquée par une soudaine explosion de la consommation mondiale, mais principalement par le retour brutal de la prime de risque géopolitique. L’intensification du conflit au Moyen-Orient, à laquelle viennent s’ajouter les attaques des Houthis contre des installations énergétiques saoudiennes, alimente la crainte que plusieurs voies essentielles d’approvisionnement soient simultanément fragilisées.
Le détroit d’Ormuz reste au cœur des préoccupations. Dans la semaine précédant la reprise des combats du 30 août, entre 8 et 9 millions de barils par jour y transitaient encore. Plus récemment, ces flux seraient tombés sous les 2 millions de barils quotidiens. Dans ces conditions, la mer Rouge était devenue une voie alternative particulièrement importante. Les attaques contre l’Arabie saoudite font désormais craindre que cette solution de contournement soit elle-même fragilisée.
Pour le Maroc, le pétrole cher n’est jamais une nouvelle lointaine
À Rabat, l’évolution mérite donc d’être suivie avec attention. Contrairement aux grands producteurs du Golfe, le Maroc demeure fortement dépendant de l’extérieur pour satisfaire ses besoins en hydrocarbures. Une hausse durable des cours internationaux se transmet ainsi progressivement à l’économie nationale par plusieurs canaux : importations énergétiques, transport routier, logistique, industrie et coûts de production.
La situation intervient, de surcroît, alors que les comptes extérieurs marocains connaissent déjà une dégradation. Au premier semestre 2026, les importations ont atteint 458,8 milliards de dirhams, en progression de 15,3 % sur un an, tandis que les exportations augmentaient de 9,7 %. Résultat : le déficit commercial s’est creusé de 23,5 % et le taux de couverture a reculé de 2,8 points, selon l’Office des Changes.
Un Brent installé durablement au-dessus de 100 dollars pourrait donc compliquer davantage l’équation. Il faut toutefois éviter un raccourci : 100 dollars aujourd’hui ne signifient pas automatiquement une hausse équivalente demain à la pompe au Maroc. Le prix final dépend notamment des cours des produits raffinés, du taux de change, des stocks, des coûts logistiques, de la fiscalité et des politiques commerciales des distributeurs.
Mais la direction du risque est claire. Si la poussée internationale se prolonge, la pression finira par remonter la chaîne économique. Le transport de marchandises coûte davantage, certaines entreprises voient leurs charges augmenter et ces coûts peuvent progressivement être répercutés sur les prix payés par les consommateurs.
Le spectre de l’inflation revient
C’est précisément ce que redoutent les marchés internationaux. La remontée du pétrole intervient alors que plusieurs grandes économies tentent encore de contenir les tensions inflationnistes. Une énergie durablement plus chère pourrait compliquer la tâche des banques centrales et retarder l’assouplissement des politiques monétaires.
Le seuil des 100 dollars est donc moins important en lui-même que la question de sa durée. Un dépassement de quelques séances peut n’avoir qu’un effet limité. Un Brent stabilisé autour ou au-dessus de ce niveau pendant plusieurs mois changerait en revanche la donne pour les économies importatrices.
Et les marchés commencent manifestement à prendre ce scénario au sérieux. Plusieurs grandes banques internationales, dont Goldman Sachs, Bank of America et HSBC, ont relevé leurs prévisions sur le pétrole ces derniers jours. Parallèlement, l’Agence internationale de l’énergie estime que l’offre mondiale pourrait diminuer cette année de 4,3 millions de barils par jour, soit environ 4 %, malgré l’augmentation de la production de pays non membres de l’OPEP comme les États-Unis, le Canada et le Guyana.
Une vulnérabilité qui rappelle l’urgence de la transition
Pour le Maroc, cet épisode contient surtout une leçon stratégique. Chaque crise pétrolière rappelle le prix économique de la dépendance énergétique. Le développement du solaire et de l’éolien, l’électrification progressive des usages, l’efficacité énergétique et la diversification des approvisionnements ne relèvent donc pas seulement des engagements climatiques : ils constituent aussi une politique de souveraineté économique.
Il serait néanmoins illusoire d’imaginer que les renouvelables peuvent protéger immédiatement le Royaume de chaque flambée pétrolière. Le transport routier reste largement dépendant des carburants et l’économie marocaine demeure exposée aux variations des marchés internationaux. La transition énergétique réduit cette vulnérabilité sur le long terme ; elle ne la fait pas disparaître du jour au lendemain.
C’est pourquoi le véritable indicateur à surveiller n’est désormais plus seulement le franchissement ponctuel des 100 dollars, mais la durée de cette nouvelle poussée pétrolière.
Si les tensions au Moyen-Orient s’apaisent et si les routes d’approvisionnement retrouvent une activité normale, la prime géopolitique pourrait rapidement se détendre. Mais si les attaques s’étendent aux infrastructures énergétiques et aux voies maritimes, le scénario deviendra autrement plus préoccupant.
Pour le Maroc, la crise se joue à des milliers de kilomètres de ses frontières, mais sa facture pourrait arriver beaucoup plus près : dans les comptes extérieurs, les coûts des entreprises et, à terme, le portefeuille des ménages.