Professeur Rachid Elmossawi
À chaque échéance électorale, le même débat revient : faut-il participer ou boycotter ? Les uns considèrent le vote comme un moyen, même imparfait, d’agir sur les rapports de force ; les autres estiment qu’y prendre part revient à cautionner un jeu dont ils contestent les règles. Les deux positions ont leurs arguments. Mais à force de concentrer toute la discussion sur ce choix, nous risquons d’oublier une question autrement plus importante : notre rapport à la politique elle-même.
À chaque élection ressurgit presque mécaniquement la controverse entre partisans de la participation et défenseurs du boycott. Pour ma part, je continue à ne me ranger entièrement derrière aucun des deux camps. J’ai souvent résumé ma position par cette formule : « Le boycott est moralement fort, mais politiquement faible. » On pourrait, en inversant la proposition, considérer que la participation possède une efficacité politique potentiellement supérieure, tout en pouvant soulever davantage de contradictions sur le plan moral.
Cette formule ne constitue évidemment ni une règle absolue ni un jugement sur les intentions des uns et des autres. Elle cherche surtout à distinguer deux registres que le débat confond souvent : celui de la cohérence morale et celui de l’efficacité politique.
Le principal problème du discours favorable au boycott réside, à mes yeux, dans la difficulté à démontrer son efficacité politique. Une forte abstention peut exprimer un rejet, une défiance, voire une rupture profonde avec les institutions. Mais une question demeure : comment cette abstention modifie-t-elle concrètement le rapport de forces ?
Comment permet-elle d’améliorer les conditions de vie des catégories sociales au nom desquelles on appelle au boycott ? Comment transforme-t-elle une insatisfaction collective en capacité réelle d’influence ? Car la politique ne consiste pas seulement à exprimer une position juste ou moralement cohérente. Elle consiste également à organiser des intérêts, construire des rapports de force et obtenir, même progressivement, des résultats dans les limites du possible.
Or, après plusieurs décennies durant lesquelles certaines organisations politiques ont défendu le boycott, il reste difficile d’identifier les transformations majeures que cette stratégie aurait produites en leur faveur. Plus encore : elle n’a pas toujours renforcé les organisations qui la pratiquent elles-mêmes.
Quand la morale remplace la stratégie
Le discours boycottiste tend ainsi parfois à privilégier la question de « ce qui devrait être » : quelles conditions devraient être réunies pour que les élections soient pleinement crédibles, représentatives ou dignes de participation ?
Ces interrogations sont parfaitement légitimes. Mais elles deviennent insuffisantes si elles ne sont pas accompagnées d’une autre question : comment créer les conditions de ce qui devrait être ?
C’est précisément là que commence la politique.
La politique ne se déroule jamais dans un monde idéal. Elle opère dans une réalité traversée par des intérêts contradictoires, des pouvoirs inégaux et des possibilités limitées. Refuser cette réalité au nom d’une exigence morale peut préserver la cohérence d’une position individuelle ; cela ne garantit pas que cette position permette de modifier la réalité que l’on conteste.
Ma critique du boycott est donc politique et non morale. Elle ne signifie nullement que je défends automatiquement la participation électorale. Celle-ci peut également devenir vide de sens lorsqu’elle se réduit à occuper quelques sièges, reproduire des pratiques décriées ou participer sans disposer d’une véritable capacité d’action.
Le choix entre participation et boycott dépend finalement de l’analyse d’une situation précise, des objectifs recherchés et du rapport entre coût moral et efficacité politique.
Mais il existe aussi une forme de confort dans la pureté. Faire de la préservation de sa propre irréprochabilité morale une priorité absolue, sans se demander si elle améliore réellement le sort de ceux que l’on prétend défendre, peut parfois devenir une forme discrète d’égoïsme politique.
Le véritable boycott : celui de la politique
C’est ici que se situe, selon moi, le cœur du problème.
La participation ou le boycott des élections ne constituent probablement pas la question fondamentale. Les élections, aussi importantes soient-elles, ne représentent qu’un moment particulier de la vie politique. Elles reviennent périodiquement, puis disparaissent jusqu’au scrutin suivant.
La politique, elle, ne s’arrête jamais.
Elle se joue dans les communes, les syndicats, les associations, les universités, les médias, les quartiers, les mouvements sociaux, les professions, les institutions et tous les espaces où se décident ou se contestent les affaires publiques.
Or, au Maroc, une partie considérable des citoyens ne boycotte pas seulement les élections : elle boycotte pratiquement la politique elle-même.
On vote ou l’on ne vote pas, puis on se retire. On critique beaucoup, mais on s’organise peu. On exprime son mécontentement, souvent avec force, mais sans toujours construire les instruments permettant de transformer cette colère en influence durable.
Plus paradoxal encore, certaines organisations qui appellent au boycott électoral souffrent elles-mêmes d’une présence politique extrêmement faible entre deux élections. Elles possèdent parfois une production théorique abondante et un discours exigeant, mais restent beaucoup moins visibles sur le terrain lorsqu’il s’agit de défendre quotidiennement les catégories sociales auxquelles elles disent s’adresser.
Elles finissent ainsi par ne plus seulement boycotter les élections saisonnières. Elles risquent de boycotter, presque malgré elles, la politique au quotidien.
Le vide politique profite toujours à quelqu’un
Cette absence n’est pourtant jamais neutre.
Lorsque les citoyens et les forces capables de contester les pouvoirs économiques ou politiques désertent les espaces publics, ces espaces ne restent pas vacants. Ils sont occupés par ceux qui disposent déjà du pouvoir, de l’argent, des réseaux et des moyens d’influence.
C’est probablement l’un des grands paradoxes du boycott conçu comme retrait : une position destinée à exprimer le rejet d’un système peut finir, lorsqu’elle n’est pas accompagnée d’une stratégie politique permanente, par faciliter le fonctionnement de ce même système.
Le pouvoir redoute rarement celui qui se contente de rester chez lui le jour du scrutin. Il redoute davantage une société organisée, vigilante et présente tous les jours de l’année, capable de produire des contre-pouvoirs, de défendre des intérêts sociaux, de surveiller les institutions et de transformer progressivement les rapports de force.
La véritable question n’est donc peut-être pas : « Faut-il participer aux élections ou les boycotter ? »
Elle serait plutôt : « Que faisons-nous de la politique entre deux élections ? »
Car voter tous les cinq ans ne suffit pas à faire vivre la politique. Mais s’abstenir tous les cinq ans ne constitue pas davantage, à lui seul, une stratégie politique.
Le défi consiste à reconstruire une présence citoyenne durable dans l’espace public : participer, contrôler, proposer, contester, s’organiser et produire des alternatives. Ensuite seulement, selon les circonstances, participer à une élection ou la boycotter peut devenir un instrument parmi d’autres d’une stratégie politique cohérente, plutôt qu’une identité en soi.
Post-scriptum théorique
Cette réflexion doit beaucoup à une conception du pouvoir plus proche de Michel Foucault que de la seule lecture marxiste. Le pouvoir ne se situe pas uniquement au sommet de l’État ou entre les mains d’une classe dominante ; il circule à travers une multitude de relations, d’institutions et de pratiques sociales. Dès lors, le combattre ou le rééquilibrer suppose également d’être présent dans ces multiples espaces.
Déserter ces espaces au nom du refus peut procurer une certaine tranquillité morale. Mais en politique, les espaces que l’on abandonne sont toujours occupés par d’autres.
Rachid Elmossawi est professeur de philosophie