Les documents déclassifiés par le gouvernement espagnol révèlent que le Centre national de renseignement (CNI) avait détecté, dès le 29 juillet, des appels circulant sur les réseaux sociaux en faveur d’entrées collectives dans la ville occupée de Sebta et avait transmis l’information aussi bien au gouvernement espagnol qu’aux services de renseignement marocains. Une révélation importante qui confirme l’existence d’une alerte préalable, mais ne permet ni d’établir que Madrid ou Rabat avaient anticipé l’ampleur exceptionnelle des événements, ni d’imputer au Maroc leur organisation.
Le Centre national de renseignement espagnol avait alerté, le 29 juillet, les autorités espagnoles et les services de renseignement marocains sur l’existence d’appels invitant à entrer collectivement dans la ville occupée de Sebta le lendemain, par la mer et par la clôture frontalière. Les documents désormais déclassifiés permettent ainsi de reconstruire plus précisément les heures qui ont précédé la crise des 30 et 31 juillet.
Ils obligent surtout à distinguer deux réalités : les services disposaient d’informations sur l’existence d’une mobilisation, mais ils n’avaient pas anticipé sa dimension réelle. L’alerte espagnole situait le mouvement au 30 juillet à 20 heures. Or, les premières arrivées ont commencé bien plus tôt et le phénomène a rapidement pris une ampleur sans commune mesure avec ce que laissaient prévoir les informations disponibles.
Une alerte réelle, mais une anticipation insuffisante
À 13 h 52, le 29 juillet, le CNI informait le cabinet de la Délégation du gouvernement espagnol à Sebta qu’il avait détecté sur les réseaux sociaux « un appel à l’assaut par la clôture et par la mer » prévu le lendemain à 20 heures. Les services signalaient également deux groupes totalisant environ 180.000 abonnés.
Un chiffre considérable, certes, mais qui mesurait avant tout l’audience potentielle de ces espaces numériques. Il ne signifiait nullement que 180.000 personnes étaient prêtes à se présenter à la frontière.
L’avertissement comportait donc plusieurs informations concrètes : la destination, la date, les modes de passage envisagés et même une heure. En revanche, il ne fournissait aucune estimation fiable du nombre de personnes susceptibles de participer à la mobilisation et n’anticipait pas son déclenchement effectif durant la nuit.
Cette distinction permet de mieux comprendre les déclarations de Pedro Sánchez, qui a reconnu que l’ampleur de la crise « n’avait absolument pas été prévue ». Les documents déclassifiés ne montrent pas une absence totale d’information. Ils révèlent plutôt une incapacité à mesurer correctement la portée des signaux détectés et à les transformer en anticipation opérationnelle.
Les services marocains avaient également été avertis
Pour le Maroc, l’un des éléments les plus importants de cette documentation concerne la circulation de l’information entre les deux pays.
À 18 h 26, le 29 juillet, le CNI a adressé une « note urgente » à la Direction générale de la surveillance du territoire (DGST) et à la Direction générale des études et de la documentation (DGED). Les deux principaux services de renseignement marocains ont donc été officiellement informés, plusieurs heures avant le début de la crise, de l’existence d’appels à tenter une entrée collective dans la ville occupée de Sebta.
La note espagnole mentionnait notamment un groupe WhatsApp baptisé « Asalto a la valla de Ceuta », ainsi que deux groupes Facebook. Le premier regroupait plus de 160.000 utilisateurs et le second environ 22.000.
Certains messages présentaient la Fête du Trône comme une occasion favorable pour tenter le passage, en supposant que les forces de sécurité marocaines seraient davantage mobilisées par les cérémonies et les défilés. D’autres appelaient à rejoindre Sebta depuis Fnideq.
Ces informations établissent donc que Rabat connaissait l’existence des appels. Elles ne démontrent cependant pas que les autorités marocaines connaissaient l’ampleur que prendrait la mobilisation quelques heures plus tard.
Surtout, elles ne constituent en elles-mêmes aucune preuve que le Maroc ait organisé ou délibérément facilité les entrées.
Être averti ne signifie pas avoir organisé
Cette distinction est essentielle au regard du débat politique qui agite l’Espagne depuis la crise.
Plusieurs responsables politiques espagnols ont accusé directement ou indirectement le Maroc d’être derrière les événements, tandis que certaines informations ont évoqué une supposée « permissivité » des forces marocaines.
Mais les documents déclassifiés rendent désormais plus difficile une lecture aussi linéaire des faits.
Le CNI avait lui-même identifié une mobilisation née et diffusée sur les réseaux sociaux avant de transmettre ses informations aux services marocains. La documentation fait donc apparaître l’existence préalable d’une dynamique numérique dont les deux États avaient connaissance.
Cela ne suffit évidemment pas à exonérer automatiquement les autorités, espagnoles ou marocaines, d’éventuelles défaillances. Cela change cependant la nature des questions auxquelles il faut répondre.
Quelles mesures Madrid a-t-il prises après l’alerte du CNI ? Quelles dispositions Rabat a-t-il adoptées après avoir reçu la note urgente ? Pourquoi l’ampleur de la mobilisation n’a-t-elle été anticipée ni d’un côté ni de l’autre ? Et dans quelle mesure était-elle réellement prévisible ?
Voilà les questions auxquelles une enquête sérieuse devrait répondre, plutôt que de partir d’une culpabilité préétablie.
Une mobilisation largement auto-organisée
Un autre élément des documents mérite attention. Après les événements, le Centre national espagnol d’immigration et des frontières (CENIF) a décrit ce qui s’était produit comme un « processus d’auto-organisation horizontale entre les migrants », tout en soulignant la difficulté à prévoir ce type de phénomène.
Cette appréciation est loin d’être secondaire.
Elle suggère une dynamique dans laquelle les réseaux sociaux et les applications de messagerie ont pu jouer un rôle majeur dans la propagation extrêmement rapide des appels, sans qu’une structure de commandement unique soit nécessairement identifiable.
La crise de Sebta apparaît ainsi plus complexe que le récit d’une opération pilotée par un seul acteur. Mobilisation numérique, circulation virale des messages, mouvements migratoires préexistants, erreurs d’appréciation et capacité limitée des dispositifs frontaliers à absorber une arrivée massive ont pu se conjuguer.
Cela ne signifie pas que toutes les responsabilités sont identiques. Cela signifie simplement qu’elles doivent être établies sur la base des faits et non des besoins du débat politique espagnol.
Ce que savaient Madrid et Rabat
Les documents permettent désormais d’établir une chronologie plus claire.
Le 29 juillet en début d’après-midi, le gouvernement espagnol savait que des appels à entrer dans la ville occupée de Sebta circulaient sur les réseaux sociaux. Quelques heures plus tard, avant 19 heures, le CNI avait transmis l’information aux services marocains.
L’alerte existait donc des deux côtés de la frontière.
Mais l’horaire annoncé s’est révélé erroné et, surtout, aucune des informations disponibles ne semble avoir anticipé une mobilisation de l’ampleur finalement constatée.
Le débat doit par conséquent se déplacer. La véritable question n’est plus de savoir si une alerte existait : elle existait. Il faut désormais déterminer comment elle a été évaluée, quelles décisions elle a provoquées et pourquoi les dispositifs mis en place n’ont pas permis d’éviter le débordement.
Rabat ne peut être désigné coupable par défaut
Pour le Maroc, la publication de ces documents apporte surtout un correctif nécessaire à certaines accusations formulées depuis l’Espagne.
Constater que les participants sont arrivés depuis le territoire marocain ne suffit pas à démontrer que les autorités marocaines ont organisé leur déplacement. De même, établir que Rabat avait été averti d’appels circulant sur Internet ne prouve pas qu’il connaissait à l’avance leur ampleur réelle.
Entre connaissance d’un risque, capacité à le prévenir et organisation délibérée d’un événement, il existe trois niveaux de responsabilité radicalement différents. Les confondre relève davantage de l’accusation politique que de la démonstration.
Cela n’interdit nullement de demander au Maroc quelles mesures ont été prises après l’alerte. Mais la même exigence doit s’appliquer à l’Espagne, dont les propres services avaient identifié le risque et dont les autorités disposaient des mêmes informations avant la crise.
La déclassification produit ainsi un effet paradoxal : loin de simplifier le dossier, elle révèle sa complexité.
Elle montre également les limites d’un débat espagnol trop souvent tenté de faire du Maroc le responsable automatique de chaque crise à la frontière.
La sécurité autour de la ville occupée de Sebta ne peut être durablement assurée par les accusations réciproques. Elle dépend d’une coopération permanente entre les services marocains et espagnols, d’un meilleur partage du renseignement et, surtout, d’une capacité beaucoup plus performante à comprendre les mobilisations qui naissent désormais dans l’espace numérique.
La leçon des 30 et 31 juillet est donc moins confortable que la recherche d’un coupable unique : Madrid savait, Rabat avait été informé, mais personne n’avait correctement anticipé ce qui allait se produire.