Le bras de fer s’intensifie autour de la recomposition du Conseil national de la presse. Après le rejet de 69 des 74 dossiers présentés par des entreprises affiliées à la Fédération marocaine des éditeurs de journaux, celle-ci maintient ses accusations d’exclusion et parle d’un véritable « massacre de la pluralité ». La commission provisoire rejette catégoriquement cette lecture et affirme n’avoir appliqué que les critères prévus par la loi. Au-delà de la bataille des communiqués, la controverse pose une question essentielle : la future instance d’autorégulation pourra-t-elle fonctionner sans une représentation suffisamment pluraliste de la presse marocaine ?
Le conflit entre la Fédération marocaine des éditeurs de journaux (FMEJ) et la commission provisoire chargée des attributions du Conseil national de la presse est désormais ouvert.
Selon la Fédération, 69 dossiers sur les 74 présentés par des entreprises de presse qui lui sont affiliées ont été rejetés, seuls cinq ayant été retenus dans le cadre du processus de désignation des représentants des éditeurs. La FMEJ considère que plusieurs titres nationaux, régionaux et sahariens disposant d’une longue expérience professionnelle se retrouvent ainsi écartés du processus.
Dans une nouvelle réponse publiée mercredi, elle maintient que les entreprises concernées satisfont, selon son appréciation, aux conditions demandées et affirme que les documents permettant de le démontrer ont été remis à la commission. Elle qualifie les conséquences de cette sélection de « massacre de la pluralité ».
Deux lectures radicalement opposées
La commission provisoire conteste cette accusation. Elle assure qu’elle ne « choisit » ni n’« exclut » les éditeurs et que chaque dossier est examiné individuellement en fonction de sa conformité aux conditions légales et réglementaires.
Elle rappelle que l’admission d’une organisation professionnelle au processus de désignation ne signifie pas automatiquement que toutes les entreprises qui lui sont affiliées remplissent les critères exigés. Selon elle, les décisions ont été prises exclusivement à partir des documents fournis et des délais préalablement fixés.
Le cadre réglementaire prévoit effectivement une procédure formalisée. La décision n°02/2026 de la commission fixe les conditions de dépôt des candidatures et renvoie à la loi 09.26 relative à la réorganisation du Conseil national de la presse. Une autre décision avait fixé la période de dépôt des dossiers des organisations professionnelles du 1er au 5 septembre.
La commission souligne également que ses décisions peuvent être contestées par les voies de recours prévues par la loi.
La Fédération conteste surtout la méthode
La FMEJ ne limite toutefois pas ses critiques au résultat final. Elle met en cause la manière dont l’ensemble du processus a été conduit.
Elle affirme avoir demandé à plusieurs reprises un dialogue avec la commission et regrette que les organisations professionnelles n’aient pas été davantage associées à la préparation de l’opération. Elle critique également des délais qu’elle juge excessivement courts, notamment lorsque des documents complémentaires étaient réclamés à des entreprises établies dans différentes régions du Royaume.
La Fédération soutient par ailleurs que certaines pièces auraient été demandées successivement plutôt qu’en une seule fois et considère que la priorité aurait dû être donnée à la recherche d’une participation professionnelle aussi large que possible.
La commission répond, de son côté, que les délais et les conditions ne peuvent être adaptés selon les organisations concernées sans porter atteinte au principe d’égalité entre les candidats.
Le désaccord est donc autant juridique que politique et professionnel : les uns invoquent le strict respect des règles ; les autres estiment que leur application aboutit, dans les faits, à réduire fortement la diversité de la représentation.
Au-delà des 69 dossiers, la question de la légitimité
C’est probablement là que se trouve le véritable enjeu.
Le Conseil national de la presse n’est pas une simple administration chargée de vérifier des dossiers. Il est appelé à incarner l’autorégulation d’une profession traversée par des sensibilités éditoriales, des modèles économiques et des réalités territoriales très différents.
Le respect des conditions légales est évidemment indispensable. Mais la légitimité d’une institution professionnelle dépend également de la confiance que lui accordent ceux qu’elle est appelée à représenter.
Inversement, l’argument de la pluralité ne peut suffire à dispenser une entreprise de respecter les critères prévus par la loi. C’est précisément pourquoi la controverse gagnerait à sortir de la seule confrontation des communiqués : la publication détaillée et vérifiable des motifs de rejet, dossier par dossier, ainsi que l’exercice effectif des voies de recours permettraient de déplacer le débat des accusations d’intention vers les faits et le droit.
La bataille actuelle dépasse ainsi les intérêts d’une fédération ou de quelques entreprises. Elle touche directement à la crédibilité du futur Conseil national de la presse.
Car une instance d’autorégulation peut être parfaitement conforme dans sa procédure et néanmoins rester fragilisée si une partie importante de la profession ne se reconnaît pas dans sa composition. Le véritable défi sera donc de concilier deux exigences qui ne devraient pas s’opposer : la légalité de la procédure et la pluralité de la représentation.