Dr. Abderrahim ARIRI
La relation maroco-espagnole ne peut être durable que si elle repose sur la cohérence, la réciprocité et le refus de faire de la migration un instrument de pression.
La question de Sebta et Melilla ne peut être réduite à une querelle du passé ni à une simple affaire de vocabulaire diplomatique. Pour le Maroc, elle relève d’une continuité géographique, historique et politique qui ne s’efface pas parce qu’une situation de fait s’est installée dans la durée. Pour l’Espagne, les deux villes font partie intégrante de son territoire national, au même titre que toute autre province ou ville autonome. Entre ces deux lectures, il existe un différend profond, que ni les silences officiels ni les poussées de tension ne feront disparaître.
Le reconnaître n’implique pas de nier les réalités juridiques et administratives actuelles. Cela exige, au contraire, de ne pas présenter le statu quo comme une vérité naturelle, définitive et soustraite à toute discussion politique. Une frontière ne se réduit jamais à une ligne sur une carte : elle porte une mémoire, des rapports de force, des populations, des échanges et des récits nationaux parfois contradictoires. La maturité politique ne consiste pas à effacer ces contradictions, mais à les gérer sans humiliation ni surenchère.
C’est dans cette perspective que la comparaison avec Gibraltar demeure incontournable. L’Espagne revendique la restitution du Rocher au Royaume-Uni en mobilisant des arguments de souveraineté, de décolonisation et d’intégrité territoriale. Le Maroc, quant à lui, maintient sa revendication sur Sebta et Melilia. Les deux dossiers ne sont pas juridiquement identiques : Gibraltar figure depuis longtemps dans le cadre onusien des territoires non autonomes, ce qui n’est pas le cas de Sebta et Melilia. Les confondre ne rendrait service à personne.
Mais cette différence n’annule pas l’interrogation politique. Comment défendre, dans un cas, le principe selon lequel une situation héritée de l’histoire doit pouvoir être discutée, et écarter, dans l’autre, toute possibilité de débat au nom de l’ancienneté de la présence espagnole ? Le problème n’est pas d’exiger une symétrie juridique artificielle. Il est de demander une cohérence dans le langage de la souveraineté et dans le respect dû aux positions historiques de chaque partie.
L’histoire de l’Andalousie ne saurait, à elle seule, fonder une revendication territoriale contemporaine. La mobiliser comme un titre de propriété politique serait aussi fragile que de prétendre régler les frontières modernes à partir des empires disparus. Elle rappelle toutefois une évidence : les frontières, les États et les identités n’ont jamais été immuables. La péninsule Ibérique et le Maghreb ont été liés pendant des siècles par la circulation des hommes, des savoirs, des langues, des marchandises et des pouvoirs. Cette histoire commune interdit les simplifications et les récits qui opposeraient deux mondes étrangers l’un à l’autre.
Sebta et Melilia restent ainsi des territoires inscrits dans une géographie marocaine et méditerranéenne que l’on ne peut ignorer. Elles sont également des espaces habités, traversés par des intérêts économiques, familiaux et humains. Tout discours responsable doit tenir ensemble ces réalités : l’attachement du Maroc à sa position historique, la présence institutionnelle espagnole, les droits de la population locale et la nécessité de préserver une coexistence pacifique.
Le dossier migratoire ajoute une dimension particulièrement sensible à cette relation. Au fil des années, le Maroc a été trop souvent présenté comme le gardien naturel des frontières européennes. Cette formule est injuste et politiquement dangereuse. Elle fait peser sur Rabat une responsabilité excessive face à un phénomène qui dépasse largement ses capacités nationales : inégalités de développement, conflits, dérèglement climatique, réseaux de traite, manque de voies légales de mobilité et besoin de main-d’œuvre dans plusieurs économies européennes.
Le Maroc coopère avec l’Espagne et l’Union européenne dans la lutte contre les réseaux de trafic et dans la gestion des frontières. Cette coopération est nécessaire. Mais elle ne peut être assimilée à une délégation permanente de la politique migratoire européenne. Une relation équilibrée suppose des financements transparents, des engagements réciproques, une coopération policière respectueuse de la souveraineté marocaine et, surtout, une vision partagée des causes profondes de l’émigration.
L’Espagne elle-même fait face à une réalité qui ne se résume pas à la pression frontalière. La régularisation extraordinaire lancée en 2026 avait été pensée pour environ 500.000 personnes, mais elle a reçu près de 1,17 million de demandes. Ce chiffre montre l’ampleur des besoins administratifs, sociaux et économiques auxquels le pays doit répondre. Il révèle aussi qu’aucune politique fondée uniquement sur le contrôle ou le retour ne peut suffire.
Cette exigence vaut également pour les retours. Toute politique migratoire doit respecter les procédures individuelles, le droit d’asile, la lutte contre la traite et l’intérêt supérieur de l’enfant. La justice espagnole a rappelé que les renvois immédiats de personnes arrivées à la nage à Sebta ou Melilia ne peuvent s’affranchir du cadre légal. Le Maroc a, de son côté, le droit de demander que les mécanismes de coopération ne soient ni arbitraires ni utilisés comme un levier de pression politique.
La communauté marocaine établie en Espagne doit être placée hors de ce débat de tension. Elle ne peut être ni soupçonnée collectivement ni considérée comme une variable d’ajustement diplomatique. Elle fait partie du tissu économique, social et culturel espagnol ; elle travaille, entreprend, élève ses enfants et participe à la vie quotidienne des villes et des campagnes. Son rôle devrait servir de pont entre les deux sociétés, non de prétexte à des discours hostiles ou à des menaces implicites.
Le Maroc et l’Espagne ont trop d’intérêts communs pour laisser leurs différends être capturés par la surenchère électorale ou les passions identitaires. Lutter contre le trafic humain, protéger les mineurs, développer les échanges économiques, sécuriser le détroit, coopérer en matière d’énergie et faire vivre les liens humains : autant de priorités qui exigent une relation adulte.
Le dialogue n’oblige aucune des deux parties à renoncer à sa position sur Sebta et Melilia. Il oblige seulement à la défendre avec cohérence, respect et conscience des responsabilités partagées. C’est à cette condition que la frontière cessera d’être une source permanente de crise pour devenir, malgré le différend, un espace de coopération et de dignité.