Le premier groupe du Parlement européen réclame davantage de fermeté envers Rabat après la crise migratoire de Sebta. Mais alors que les responsabilités exactes dans les événements de juillet restent à établir, certains responsables du PPE mettent déjà en question la relation privilégiée entre l’Union européenne et le Maroc. Une stratégie de pression qui risque de transformer une crise nécessitant enquête et coopération en un nouvel épisode de tension entre les deux rives de la Méditerranée.
La crise de Sebta arrive ce mardi au Parlement européen avec un vocabulaire lourd de conséquences. Les eurodéputés débattent de la situation humanitaire et sécuritaire dans la ville, de la protection des frontières extérieures de l’Union, de «l’instrumentalisation» de la migration et des réponses que l’Europe pourrait apporter. Une résolution sera soumise au vote jeudi. Le PPE veut aller plus loin en demandant au Maroc d’assumer pleinement ses responsabilités en matière de contrôle des frontières, de retours et de coopération migratoire.
Certains de ses responsables suggèrent même que cette crise pourrait avoir des conséquences sur les relations politiques et commerciales entre Rabat et Bruxelles. Javier Zarzalejos estime ainsi qu’il devient «difficile» d’aspirer à maintenir une telle relation après ce qui s’est produit à Sebta. Il faut prendre ces déclarations au sérieux, mais aussi les replacer dans leur juste proportion : entre demander au Maroc de respecter ses engagements et laisser planer la menace d’une remise en cause du partenariat UE-Maroc, il existe une différence considérable.
Des responsabilités qui restent à établir
La crise a été suffisamment grave pour exiger des explications. Le Maroc ne saurait se soustraire aux interrogations sur ce qui s’est produit sur son territoire et à sa frontière. Mais demander des éclaircissements n’autorise pas à transformer les soupçons en certitudes. Une note récente du service de recherche du Parlement européen rappelle que la Guardia Civil, après avoir examiné les campagnes diffusées sur Facebook, WhatsApp et Instagram, n’a pu identifier leurs responsables ni établir, sur la base des sources ouvertes examinées, un lien avec le gouvernement ou les services de sécurité marocains.
Cette absence de preuve ne clôt évidemment pas le débat et d’autres éléments rapportés par les médias espagnols continuent d’alimenter les interrogations. Elle impose néanmoins une règle élémentaire : on ne peut prononcer le verdict avant d’avoir établi les faits. Si une responsabilité des autorités marocaines est démontrée, Rabat devra en répondre. En attendant, présenter l’entrée massive comme une opération délibérément orchestrée par le Maroc relève encore de l’interprétation politique, et non d’une conclusion définitivement établie.
De la fermeté à la sanction
C’est pourquoi les insinuations concernant une éventuelle remise en cause de l’accord UE-Maroc paraissent prématurées. Le projet du PPE ne demande d’ailleurs pas explicitement sa suspension : des sources du groupe expliquent que cette possibilité serait plutôt «implicite». Le texte doit encore être négocié avec les socialistes, Renew et les Verts avant le vote de jeudi et pourrait connaître des modifications substantielles. L’Union européenne n’a donc décidé ni de suspendre son accord avec le Maroc ni de remettre en cause l’ensemble du partenariat.
La question demeure cependant : est-il raisonnable de menacer une architecture de coopération construite pendant des décennies pour répondre à une crise dont les responsabilités restent à établir ? Migration, sécurité, commerce, investissements, énergie et lutte contre les réseaux criminels font de la relation euro-marocaine bien davantage qu’un simple accord commercial. En faire un instrument de sanction politique pourrait produire l’effet inverse de celui recherché : affaiblir précisément les mécanismes de coopération nécessaires pour empêcher qu’une nouvelle crise ne se reproduise.
Le Maroc n’est pas le garde-frontière de l’Europe
Il existe, derrière cette polémique, un problème plus ancien dans la manière dont certains responsables européens envisagent la relation avec Rabat. Le Maroc semble parfois être un partenaire stratégique lorsqu’il contient les flux migratoires et un partenaire suspect dès qu’une crise éclate. Cette vision est réductrice. Le Maroc n’est pas simplement le garde-frontière méridional de l’Europe : c’est un État avec ses propres intérêts, ses contraintes et ses priorités africaines et méditerranéennes. Une relation stratégique ne peut être mesurée au seul nombre de migrants empêchés d’atteindre les frontières européennes.
L’Europe elle-même semble consciente de cette contradiction. Après la crise, les ministres européens de l’Intérieur ont considéré que l’approfondissement des partenariats avec des pays tiers essentiels comme le Maroc demeurait un pilier de la stratégie européenne de gestion des frontières. La Commission a parallèlement annoncé un soutien financier supplémentaire à Rabat dans le domaine migratoire. D’un côté, l’UE affirme donc avoir besoin de davantage de coopération avec le Maroc ; de l’autre, certains responsables politiques évoquent des mesures susceptibles de fragiliser cette même coopération.
Sebta révèle aussi les contradictions européennes
Il serait également trop commode d’expliquer tout ce qui s’est produit par le seul comportement du voisin marocain. Le rapport du Parlement européen évoque la diffusion massive de fausses informations annonçant l’ouverture de la frontière, l’action possible de réseaux criminels et les difficultés de la politique européenne de gestion des frontières. La Commission elle-même a répondu à la crise par un plan insistant sur les systèmes d’alerte, Frontex, la lutte contre les passeurs et la coopération avec les pays tiers. Sebta révèle ainsi les fragilités de la politique migratoire européenne autant qu’elle soulève des questions sur le Maroc.
À cela s’ajoute la politique intérieure espagnole. Le PP cherche ouvertement à porter la crise sur le terrain européen et à en faire un élément de confrontation avec le gouvernement de Pedro Sánchez. Cette stratégie est parfaitement légitime dans une démocratie. Mais une relation aussi importante que celle entre l’Union européenne et le Maroc ne devrait pas devenir le prolongement des affrontements partisans espagnols. Les gouvernements passent, les majorités changent ; la géographie, elle, demeure.
Une interdépendance, pas une faveur
Il serait tout aussi erroné, vu de Rabat, de prétendre que l’Europe a davantage besoin du Maroc que le Maroc de l’Europe. L’interdépendance fonctionne dans les deux sens. L’Union européenne demeure essentielle pour les échanges, les investissements et l’économie marocaine ; le Maroc occupe, de son côté, une place importante dans les politiques européennes de migration, de sécurité et dans les relations avec l’Afrique. Cette relation n’est donc ni une faveur accordée par Bruxelles à Rabat, ni un service rendu par Rabat à Bruxelles : elle repose sur des intérêts réciproques et doit précisément être capable de résister aux crises.
Le Maroc doit répondre aux questions légitimes sur Sebta et coopérer pleinement à l’établissement des faits. L’Europe doit, de son côté, éviter de prononcer le verdict avant l’enquête et de transformer la menace de sanctions en substitut à la diplomatie. La fermeté peut être nécessaire entre partenaires, mais elle n’est efficace que lorsqu’elle repose sur des faits établis, respecte la proportionnalité et préserve la possibilité du dialogue. Punir d’abord et comprendre ensuite serait exactement l’inverse.