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Espagne : la crise du logement met le pays dans la rue

03 octobre 2026 - 14:20

Des dizaines de manifestations sont organisées ce week-end à travers l’Espagne pour réclamer des logements abordables, dénoncer la flambée des loyers et renforcer la protection contre les expulsions. La mobilisation intervient au lendemain du rejet par le Parlement de deux décrets gouvernementaux sur le logement et révèle une crise qui ne touche plus seulement les populations les plus vulnérables, mais également les jeunes, les familles et une partie croissante des classes moyennes.

L’Espagne connaît ce samedi une mobilisation nationale pour le droit au logement. Au total, 47 manifestations ont été annoncées dans des villes réparties sur pratiquement l’ensemble du territoire, de Madrid et Barcelone à Málaga, Palma, Alicante, La Corogne, Valladolid, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Cáceres.

À Madrid, plusieurs cortèges partis de différents points de la capitale doivent converger vers la place de Cibeles. Valence, Málaga, Las Palmas de Gran Canaria, Cadix, Saragosse, Grenade ou Vigo figurent également parmi les nombreuses villes mobilisées, tandis que d’autres manifestations sont programmées dimanche. Ce qui apparaissait encore comme une succession de contestations locales contre la hausse des loyers et les expulsions prend désormais la dimension d’un mouvement national.

Cette mobilisation intervient par ailleurs dans un contexte de forte tension politique. Le Congrès des députés a rejeté vendredi les deux décrets-lois sur le logement adoptés quelques jours auparavant par le gouvernement. Les textes comportaient notamment un renforcement de certaines protections contre les expulsions ainsi que des mécanismes permettant de prolonger des contrats de location. Leur rejet parlementaire a renforcé une mobilisation déjà engagée et replacé la question du logement au centre de la confrontation politique et sociale espagnole.

Bien plus qu’une question de loyers

Derrière les manifestations se trouve cependant une crise qui précède largement la dernière bataille parlementaire. L’Espagne connaît depuis plusieurs années une dégradation de l’accessibilité au logement. Les prix à l’achat continuent d’augmenter tandis que les loyers absorbent une part considérable des revenus de nombreux ménages. La situation est particulièrement tendue dans les grandes métropoles, les îles et les villes soumises à une forte pression touristique.

Au premier trimestre 2026, le prix des logements a progressé de 12,9% sur un an. La hausse a atteint 13,5% pour les logements anciens et 9,1% pour les logements neufs. La pression est tout aussi importante sur le marché locatif. Pour de nombreux ménages espagnols, disposer d’un emploi ne suffit désormais plus à garantir l’accès à un logement dans des conditions financières soutenables. La combinaison entre salaires, loyers élevés, insuffisance de l’offre abordable et difficulté à constituer l’épargne nécessaire à l’achat transforme progressivement les trajectoires de vie.

Quitter plus tard le domicile parental, partager un appartement pendant davantage d’années ou continuer à vivre chez ses parents malgré un emploi ne constituent plus des situations marginales pour une partie de la jeunesse.

De la Puerta del Sol à l’ensemble du pays

La contestation a acquis une forte dimension symbolique après l’expulsion de Maricarmen, une Madrilène âgée de 87 ans. Son cas a contribué au déclenchement d’un campement à la Puerta del Sol qui a rapidement dépassé la situation personnelle de l’octogénaire. Les tentes installées au cœur de Madrid sont devenues l’expression d’un malaise beaucoup plus large.

Des syndicats de locataires, organisations sociales, associations de quartier ainsi que les centrales syndicales CCOO et UGT participent aux mobilisations. Certains secteurs du mouvement évoquent désormais la perspective d’une grève générale pour le logement.

L’extension géographique de la contestation constitue sans doute l’un des phénomènes les plus significatifs de cette nouvelle séquence. La crise n’est plus perçue comme un problème exclusivement madrilène ou barcelonais. Málaga, Séville, Valence, Palma, les Canaries et de nombreuses villes moyennes connaissent, à des degrés divers, des difficultés comparables.

Deux visions s’affrontent

La crise du logement met également en évidence une profonde divergence sur les solutions à adopter. Pour les organisations de locataires, une intervention publique beaucoup plus importante est nécessaire : baisse des loyers, protection renforcée contre les expulsions, développement massif du parc de logements publics, contrats plus stables et limitation de certaines pratiques spéculatives.

D’autres acteurs considèrent au contraire qu’un excès de réglementation risque de réduire l’offre locative, de pousser des propriétaires à retirer leurs biens du marché et d’aggraver finalement les difficultés d’accès au logement. Ils privilégient une augmentation substantielle de la construction et de l’offre disponible.

Entre ces deux approches se déroule une bataille politique impliquant le gouvernement central, les communautés autonomes et les municipalités, dont les compétences différentes rendent indispensable une politique coordonnée.

Quand avoir un emploi ne suffit plus

La dimension la plus profonde de la crise se situe peut-être ailleurs. Pendant des décennies, l’accès à la propriété et au logement a constitué en Espagne l’un des principaux instruments de stabilité et d’ascension sociale. Il devient aujourd’hui, notamment pour les jeunes générations, l’un des principaux obstacles à la construction d’une vie indépendante. C’est pourquoi les manifestations de ce week-end dépassent désormais les seules revendications des locataires.

Lorsqu’une partie croissante de la population considère qu’étudier, travailler et disposer d’un revenu ne suffisent plus pour quitter le foyer familial ou obtenir un logement stable, la question cesse d’être exclusivement immobilière. Elle devient sociale et générationnelle. Et c’est désormais dans la rue qu’une partie de l’Espagne commence à l’exprimer.

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