L’Algérie aurait demandé à ses producteurs d’urée de suspendre leurs exportations vers la France, selon plusieurs sources diplomatiques et professionnelles citées vendredi 23 octobre par l’agence Reuters. Cette mesure, qui n’a fait l’objet d’aucune annonce officielle, pourrait menacer près de 30 % des importations françaises de cet engrais agricole. Elle intervient dans un contexte de tensions persistantes entre Paris et Alger, particulièrement depuis le soutien exprimé par Emmanuel Macron à la souveraineté marocaine sur le Sahara en 2024.
Les relations entre la France et l’Algérie connaissent un nouvel épisode de tensions, cette fois sur le terrain commercial et agricole. Selon une enquête publiée par Reuters, les autorités algériennes auraient donné instruction aux producteurs nationaux d’urée de cesser leurs livraisons à destination du marché français.
L’information a été confirmée à l’agence par plusieurs sources diplomatiques et professionnelles, dont trois diplomates ayant connaissance de cette instruction.
L’Association française du commerce des engrais (Afcome) et l’Association générale des producteurs de blé (AGPB) ont également indiqué avoir été informées, au début de la semaine, d’une possible interruption des exportations algériennes.
L’enjeu est considérable pour l’agriculture française : l’Algérie représente environ 30 % des importations d’urée de la France, l’un des principaux fertilisants azotés utilisés dans la production céréalière.
Toutefois, aucune décision officielle n’a été publiée par les autorités algériennes et l’arrêt effectif des livraisons n’était pas encore établi au moment de la publication de ces informations.
Le Sahara marocain au cœur de la dégradation des relations
Cette nouvelle tension commerciale s’inscrit dans une crise diplomatique qui s’est accentuée en juillet 2024, lorsque le président français Emmanuel Macron a officiellement soutenu le plan d’autonomie marocain pour le Sahara, dans le cadre de la souveraineté du Royaume.
Ce repositionnement diplomatique de Paris avait suscité une vive réaction d’Alger, qui soutient le Front Polisario et conteste la position marocaine sur ce territoire.
Depuis, les relations franco-algériennes ont connu plusieurs épisodes de confrontation, malgré des tentatives de rapprochement et une période d’apaisement au cours de l’année 2025.
La possible suspension des exportations d’urée constitue désormais un nouveau motif de crispation entre les deux capitales.
Si les sources interrogées par Reuters replacent cette mesure dans le contexte des tensions diplomatiques, ses motivations exactes n’ont toutefois pas été officiellement précisées par Alger.
Un quasi-boycott des produits français depuis juillet
Les restrictions commerciales ne concerneraient pas uniquement les exportations algériennes d’engrais.
Selon six diplomates français et européens cités par Reuters, l’Algérie aurait également imposé, depuis la fin du mois de juillet 2026, des restrictions informelles touchant la quasi-totalité des importations de produits français.
Ces mesures prolongeraient le recul des échanges commerciaux entre les deux pays, déjà marqué par l’arrêt des achats algériens de blé français depuis 2024.
Contrairement à un embargo officiellement décrété, ces restrictions n’auraient fait l’objet d’aucune communication publique des autorités algériennes.
Des diplomates indiquent même qu’Alger aurait nié l’existence de ces mesures lorsqu’elles ont été évoquées par des représentants français.
Sollicités par Reuters, l’ambassade d’Algérie à Paris ainsi que les ministères algériens concernés n’avaient pas apporté de réponse au moment de la publication de l’enquête.
Paris porte le différend devant l’Union européenne
Face à ces restrictions présumées, la diplomatie française a commencé à mobiliser les institutions européennes.
Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a évoqué le dossier algérien lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne, organisée le 12 octobre.
Le compte rendu officiel de cette réunion confirme que la France a soulevé la question des restrictions commerciales récemment appliquées aux produits français par l’Algérie.
Interrogé sur la possible suspension des exportations d’urée, le ministère français des Affaires étrangères a néanmoins précisé n’avoir reçu aucune notification officielle.
Paris rappelle par ailleurs que la politique commerciale relève des compétences de l’Union européenne, ce qui pourrait donner au différend une dimension dépassant les seules relations bilatérales.
Les autorités françaises assurent suivre le dossier avec une vigilance particulière.
Des échanges commerciaux déjà en net recul
La dégradation des relations politiques s’accompagne d’un recul significatif des échanges économiques entre la France et l’Algérie.
Selon les données des douanes françaises, les exportations françaises vers l’Algérie ont diminué d’environ 12 % en 2025, pour atteindre 4,2 milliards d’euros.
La tendance s’est poursuivie au cours des huit premiers mois de 2026, avec une nouvelle baisse d’environ 12 % par rapport à la même période de l’année précédente.
Dans l’autre sens, les importations françaises en provenance d’Algérie, principalement constituées de pétrole et de gaz, ont reculé de 18 % en 2025, pour s’établir à 5,1 milliards d’euros.
Elles ont encore diminué de 11 % entre janvier et août 2026.
Ces chiffres illustrent un affaiblissement des échanges bilatéraux, même s’ils ne permettent pas d’attribuer l’ensemble de cette contraction aux seules tensions diplomatiques.
Les agriculteurs français redoutent une nouvelle hausse des coûts
Une interruption des livraisons algériennes pourrait compliquer davantage l’approvisionnement des agriculteurs français en engrais azotés.
L’urée joue un rôle essentiel dans la fertilisation des grandes cultures, notamment du blé, du maïs et d’autres productions céréalières.
Les exploitants doivent déjà composer avec la hausse des prix du gaz naturel, indispensable à la fabrication des engrais, ainsi qu’avec les perturbations des approvisionnements internationaux liées à la guerre en Iran.
Cédric Benoist, secrétaire général adjoint de l’AGPB chargé des questions relatives aux engrais, avertit qu’une réduction des livraisons algériennes pourrait accentuer les tensions sur les prix au moment où les exploitants préparent leurs achats pour les cultures du printemps 2027.
Emmanuel Nizon, responsable des affaires publiques à l’Afcome, appelle toutefois à la prudence.
Selon lui, il est encore trop tôt pour déterminer si les expéditions algériennes ont réellement été affectées, les flux commerciaux pouvant varier sous l’effet des prix et d’autres facteurs économiques.
La présidentielle française de 2027 en toile de fond
Au-delà des enjeux agricoles, le différend intervient à quelques mois de l’élection présidentielle française de 2027, dans un contexte où les relations avec l’Algérie occupent une place importante dans le débat politique hexagonal.
Pour Jalel Harchaoui, chercheur associé au Royal United Services Institute (RUSI), Londres, le durcissement de la position algérienne pourrait également relever d’un calcul diplomatique à l’approche de cette échéance.
Selon son analyse, Alger pourrait chercher à exercer une pression anticipée sur Paris afin de se prémunir contre d’éventuelles initiatives hostiles d’une future administration française.
Cette interprétation reste toutefois celle du chercheur et ne constitue pas une explication officiellement avancée par les autorités algériennes.
La crise intervient également après la rupture des relations diplomatiques entre Alger et les Émirats arabes unis en septembre, autre pays ayant exprimé son soutien à la position marocaine sur le Sahara.
Entre tensions diplomatiques, restrictions commerciales présumées et inquiétudes agricoles, la possible suspension des exportations d’urée illustre les répercussions économiques d’une relation franco-algérienne durablement fragilisée.
La confirmation d’un arrêt effectif des livraisons, ainsi que ses conséquences sur les prix et les approvisionnements, restent désormais les principaux éléments à surveiller.