Alors que le Maroc explore la possibilité d’introduire une monnaie numérique de banque centrale (MNBC), le projet d’e-dirham se heurte à une résistance notable du secteur bancaire national. Mais les enjeux dépassent largement les intérêts des établissements financiers : il s’agit d’un choix stratégique entre souveraineté monétaire, transparence fiscale et intégration dans l’économie numérique mondiale.
Le Maroc avance à pas mesurés vers la création d’un e-dirham, sa propre monnaie numérique publique. Contrairement à une idée reçue, il ne s’agit pas encore d’un lancement effectif, mais bien d’un projet pilote en phase d’étude, observé avec une attention croissante par les grandes entreprises internationales, les analystes monétaires et les régulateurs régionaux.
Bank Al-Maghrib conduit actuellement une étude technique sur le modèle d’une MNBC adaptée au contexte marocain, à l’image des initiatives déjà mises en œuvre en Chine (e-yuan), au Nigeria (e-naira) ou dans certaines îles des Caraïbes. L’objectif n’est pas d’imiter pour imiter, mais de proposer un instrument de paiement fiable, traçable, accessible, et émis directement par l’État, sans passer nécessairement par les banques commerciales.
Cette architecture représente un changement de paradigme. En offrant aux citoyens la possibilité de détenir de la monnaie digitale garantie par l’État, l’e-dirham remet en cause la centralité des banques privées dans l’écosystème financier. Il s’agit ni plus ni moins d’une désintermédiation partielle, avec la Banque centrale qui redeviendrait un acteur de contact direct avec les particuliers et entreprises.
Cette évolution suscite une résistance feutrée mais active des élites bancaires marocaines, préoccupées par l’éventuelle fuite de liquidités de leurs bilans. Dans un système e-dirham généralisé, une partie des dépôts bancaires pourrait migrer vers des portefeuilles numériques contrôlés par Bank Al-Maghrib. Cela affaiblirait mécaniquement leur capacité de crédit, leur rentabilité et leur rôle traditionnel dans le circuit monétaire.
Or, cette crainte n’est pas propre au Maroc. Partout dans le monde, la mise en place de MNBCs est ralentie — voire bloquée — par les puissants lobbys bancaires, notamment en Europe ou aux États-Unis. Toutefois, le statu quo n’est plus tenable pour un pays comme le Maroc, exposé aux pressions de modernisation aussi bien internes qu’externes.
Sur le plan domestique, la lutte contre les flux financiers informels, l’argent noir et les transferts non déclarés devient une urgence. La digitalisation permettrait de tracer les flux, d’améliorer la collecte fiscale, de réduire l’économie parallèle et d’accroître l’efficacité des politiques publiques. Elle s’inscrit dans un objectif stratégique de gouvernance monétaire et budgétaire.
À l’international, les choses vont vite. De grandes plateformes mondiales comme Amazon, Uber ou Airbnb — déjà implantées ou en négociation avancée avec le Maroc — formulent une exigence claire : disposer d’un cadre de paiement numérique unifié, sécurisé et transparent. Sans infrastructure comme l’e-dirham, le royaume risque d’apparaître comme un marché sous-outillé, difficile à intégrer aux chaînes de valeur globales.
Le dilemme est donc évident : faut-il céder au conservatisme bancaire national ou s’aligner sur les exigences de la souveraineté numérique et de la compétitivité globale ? Il ne s’agit pas seulement d’innovation technologique, mais de géopolitique économique. L’e-dirham devient un outil de projection stratégique, à même de redéfinir la place du Maroc dans l’économie numérique internationale.
Le véritable enjeu consiste à concevoir un modèle hybride, dans lequel le secteur bancaire trouve sa place aux côtés de l’État, en accompagnant la transformation au lieu de la freiner. Des solutions techniques existent : plafonnement des soldes numériques, rémunération nulle de l’e-dirham, compatibilité avec les comptes bancaires classiques…
Le Maroc est à un tournant. La modernisation de son architecture monétaire peut devenir une source de dynamisme, de transparence et de souveraineté retrouvée — à condition que les choix à venir soient dictés par l’intérêt général, et non par la préservation d’intérêts établis.