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France : suspension d’une enquête universitaire sur l’antisémitisme après une controverse académique et éthique

22 décembre 2025 - 18:20
Philippe Baptiste, Ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace

Un projet d’enquête nationale sur l’antisémitisme dans l’enseignement supérieur et la recherche en France a été officiellement suspendu, après une vive controverse au sein du monde universitaire. Portée par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et soutenue par le ministère français de l’Enseignement supérieur, cette étude a cristallisé des tensions méthodologiques, éthiques et politiques, révélant les fractures actuelles de l’université française.

L’enquête, lancée en avril dernier et mise en œuvre sur le plan technique par l’institut de sondage Ifop, visait à mesurer les manifestations et perceptions de l’antisémitisme dans les universités, en particulier parmi les enseignants-chercheurs. Elle n’aura finalement jamais livré de résultats publics, son déroulement ayant été interrompu avant la phase d’exploitation des données.

La controverse a éclaté à la mi-novembre, lorsque les présidents d’université ont reçu une demande officielle les invitant à diffuser un questionnaire auprès de leurs personnels. Le formulaire comportait des questions relatives à l’âge, au genre, au statut professionnel, mais aussi à la religion, aux opinions politiques, à l’antisémitisme, à Israël et au conflit israélo-palestinien.

Si les promoteurs du projet ont insisté sur son caractère strictement scientifique et sur le respect des standards de la recherche académique, les réactions critiques ont été rapides et massives. De nombreux universitaires ont dénoncé la collecte de données sensibles dans un contexte particulièrement tendu depuis les événements du 7 octobre 2023, estimant que l’enquête pouvait conduire à une forme de catégorisation idéologique des enseignants.

Le 22 novembre, un collectif universitaire baptisé Rogue ESR a publié un communiqué appelant à l’abandon pur et simple du projet, le qualifiant d’« intrusif » et l’associant à une orientation politique jugée problématique. La mobilisation a pris de l’ampleur avec la signature de plus de 3 800 universitaires d’une pétition transmise au Conseil d’État.

Au-delà des critiques méthodologiques, certains opposants ont accusé le ministère de chercher à instrumentaliser un sujet hautement sensible, en opérant une confusion entre la lutte contre l’antisémitisme et les prises de position critiques à l’égard d’Israël ou favorables à la cause palestinienne. Une assimilation perçue comme intellectuellement fragile et politiquement risquée.

À l’inverse, plusieurs chercheurs ont défendu le principe même de l’enquête, rappelant que l’antisémitisme dans le milieu universitaire constitue une réalité documentée, qui mérite d’être étudiée sans tabou. Selon eux, refuser toute investigation relèverait d’un déni, dans un contexte de recrudescence des discours hostiles depuis l’automne 2023, y compris dans des espaces traditionnellement associés à la gauche académique.

Parallèlement, des réserves juridiques ont été exprimées concernant la protection des données personnelles et le respect du règlement européen sur la protection des données (RGPD). Des spécialistes ont également pointé des risques méthodologiques, notamment la possibilité de diffusion incontrôlée du questionnaire hors du périmètre universitaire, compromettant la fiabilité de l’échantillon.

Face à l’accumulation de critiques, les autorités ont décidé de suspendre définitivement le projet, sans annoncer à ce stade de reformulation ou d’alternative. Une décision qui laisse l’université française profondément divisée : entre ceux qui y voient une victoire des principes éthiques de la recherche, et ceux qui dénoncent un recul face à des pressions idéologiques, au détriment de la connaissance scientifique.

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