Les relations entre le Maroc et l’Espagne sont une nouvelle fois présentées, dans certains secteurs de la presse espagnole, comme un jeu de pressions et de représailles. L’idée d’un Rabat prêt à « punir » politiquement Madrid en recourant à l’immigration irrégulière en cas d’alternance gouvernementale simplifie à l’excès une relation complexe et installe un cadre alarmiste qui mérite d’être examiné avec sang-froid. Au-delà des titres accrocheurs et des avertissements implicites, c’est la compréhension — ou la déformation — d’un partenariat stratégique appelé à durer bien au-delà des cycles électoraux qui est en jeu.
En ce 1er janvier 2026, j’ai lu avec attention — et non sans un certain étonnement — un article de la presse espagnole présentant la relation maroco-espagnole en termes de menace et de châtiment. Selon ce texte, Rabat serait disposé à « passer à l’action » et à utiliser l’immigration irrégulière comme instrument de pression si un futur gouvernement espagnol décidait de revoir le tournant opéré par Pedro Sánchez dans sa politique à l’égard du Maroc. Une telle lecture relève davantage de l’alarmisme politique que de l’analyse diplomatique sérieuse et appelle une mise au point raisonnée.
L’article affirme de manière catégorique que « s’il y a des changements, le Maroc agira, et la première mesure consistera à desserrer le contrôle de l’immigration irrégulière vers l’Espagne ». Cette affirmation construit une lecture orientée des intentions marocaines. Elle présente le Maroc comme un acteur impulsif, presque mécanique, répondant aux décisions souveraines de son voisin par des gestes de déstabilisation. Il convient de le dire clairement. Le Maroc ne fonde pas sa politique étrangère sur des réactions émotionnelles ni sur des logiques punitives. Sa relation avec l’Espagne s’inscrit dans des intérêts stratégiques durables, et non dans des vendettas conjoncturelles ou des affinités partisanes.
Cela ne revient pas à nier l’évidence. La question du Sahara marocain constitue un enjeu central pour l’État marocain, une ligne rouge partagée par l’ensemble de ses institutions, indépendamment de l’alternance politique à Madrid. Le Maroc observe avec attention les positions des principaux partis espagnols, comme le ferait tout État sérieux à l’égard d’un voisin stratégique. Mais observer n’est pas menacer, et réagir n’est pas synonyme de déstabiliser. D’ailleurs, l’article reconnaît lui-même — sans en tirer les conséquences — qu’« il est peu probable qu’une telle réaction intervienne immédiatement », ce qui contredit le ton d’urgence et de représailles qui traverse l’ensemble du propos.
La coopération migratoire illustre de manière exemplaire cette confusion. Le texte évoque une « arme très puissante » que le Maroc n’hésiterait pas à utiliser. Transformer un phénomène humain, régional et structurel en instrument politique constitue une simplification grave. Le contrôle des flux migratoires n’est pas un levier que l’on actionne à volonté, mais un dispositif complexe, coûteux et permanent, impliquant forces de sécurité, administrations locales et engagements bilatéraux continus. Associer mécaniquement toute tension politique à un supposé usage punitif de la migration relève d’une lecture intellectuellement fragile et politiquement risquée. Un fait fondamental se trouve ainsi occulté. Le Maroc est lui-même directement affecté par l’immigration irrégulière et par les réseaux criminels qui l’exploitent.
Un raisonnement comparable est appliqué à la coopération antiterroriste. L’article suggère que cette collaboration intéresserait davantage l’Espagne que le Maroc. Une telle affirmation trahit une méconnaissance préoccupante de la réalité régionale. Le Maroc a été la cible directe du terrorisme jihadiste, a payé un lourd tribut humain et a construit, au prix d’efforts considérables, un dispositif de prévention qui protège à la fois sa population et ses partenaires. Il s’agit d’intérêts partagés et d’une responsabilité commune face à une menace transnationale.
Autre procédé discutable, la présentation de tribunes ou d’analyses publiées dans certains médias marocains comme des avertissements officiels. Aucun média, quelle que soit son influence, ne se substitue à la diplomatie d’un État. Assimiler des contenus journalistiques à une stratégie d’intimidation relève davantage d’une logique de campagne interne que d’un exercice rigoureux d’information.
Au Maroc, une éventuelle alternance politique en Espagne est perçue comme ce qu’elle est. Il s’agit d’un processus souverain interne. Rabat a travaillé avec des gouvernements espagnols de différentes sensibilités et continuera de le faire. Il est toutefois légitime de rappeler que certains consensus, une fois établis, créent des attentes et des cadres de confiance. Les réviser est possible, mais jamais neutre. Non par crainte de représailles, mais parce que les relations internationales reposent sur la cohérence, la prévisibilité et le respect mutuel.
Réduire la relation maroco-espagnole à une mécanique de pression et de riposte automatique appauvrit le débat et alimente les discours les plus durs de part et d’autre du détroit. Ce partenariat est trop important — économiquement, humainement et géopolitiquement — pour être prisonnier de titres alarmistes ou de calculs électoraux à court terme.
Ni menaces ni naïveté.
Le Maroc défend ses intérêts avec constance et sens de l’État, non par des gestes spectaculaires ou des sanctions improvisées. Il attend de l’Espagne, quel que soit le gouvernement en place, la même maturité qu’il offre. Une relation adulte, stratégique, fondée sur la réalité du XXIᵉ siècle, et non sur des fantasmes utiles aux confrontations internes.
Il n’est pas anodin de rappeler que, il y a plusieurs décennies, Alfonso de la Serna écrivait déjà dans ces mêmes colonnes que le véritable obstacle entre l’Espagne et le Maroc ne tenait pas à la réalité de leur voisinage, mais à l’image mentale que l’on se forgeait de l’autre. Il mettait en garde contre les réflexes émotionnels, les fantasmes hérités et la tentation de simplifier une relation par nature complexe. Cet appel à la lucidité conserve aujourd’hui toute sa pertinence. Le Maroc et l’Espagne n’ont pas besoin de récits de menace ni de gestes de force, mais de mémoire critique, de respect mutuel et d’une volonté politique assumée de regarder le voisin tel qu’il est, et non tel qu’il est commode de le caricaturer.