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La Chine sacrifie 12 000 cursus universitaires pour préparer l’ère de l’intelligence artificielle

18 juin 2026 - 12:00

Pour répondre à la révolution de l’intelligence artificielle et aux difficultés d’insertion professionnelle de millions de diplômés, la Chine a supprimé ou suspendu plus de 12 200 cursus universitaires en cinq ans. Une réforme d’une ampleur inédite qui illustre la volonté de Pékin d’aligner l’université sur les besoins stratégiques de son économie, mais qui relance aussi le débat sur l’avenir des sciences humaines et la mission de l’enseignement supérieur.

La Chine est engagée dans une transformation profonde de son système universitaire. Selon les données du ministère chinois de l’Éducation, plus de 12 200 programmes de licence ont été supprimés ou suspendus entre 2021 et 2025, tandis que plus de 10 000 nouvelles formations ont été créées. Cette restructuration, qui concerne près d’un tiers des cursus du pays, s’inscrit dans une stratégie nationale visant à adapter l’enseignement supérieur aux mutations technologiques et industrielles provoquées par l’essor de l’intelligence artificielle. Pour Pékin, l’université doit désormais former les compétences dont l’économie a besoin pour soutenir sa montée en puissance dans les secteurs jugés stratégiques, de la robotique aux semi-conducteurs, en passant par les mégadonnées, les technologies quantiques et les systèmes intelligents.

Cette réorientation répond également à une préoccupation sociale majeure. La Chine produit chaque année un nombre record de diplômés, avec plus de 12 millions de jeunes sortis des universités en 2025, alors même que le marché du travail peine à absorber cette main-d’œuvre hautement qualifiée. Les autorités estiment que certaines filières continuent de former des étudiants dans des domaines où les débouchés se réduisent, créant un décalage croissant entre les compétences acquises à l’université et les besoins réels des entreprises. Dans ce contexte, la suppression de nombreux cursus est présentée comme un moyen de réduire ce déséquilibre structurel et d’améliorer l’employabilité des futurs diplômés.

Les disciplines les plus touchées par cette vague de rationalisation appartiennent essentiellement aux sciences humaines, aux arts, aux langues étrangères et à certaines branches du management ou des sciences sociales. Dans de nombreuses universités régionales, des formations jugées insuffisamment attractives ou peu rentables en termes d’insertion professionnelle ont été fermées ou fusionnées. À l’inverse, les établissements sont encouragés à ouvrir des départements spécialisés dans l’intelligence artificielle, l’automatisation, l’ingénierie informatique ou encore la cybersécurité. Cette évolution reflète la conviction des dirigeants chinois selon laquelle la compétitivité future du pays dépendra largement de sa capacité à produire rapidement des talents scientifiques et technologiques en nombre suffisant.

L’intelligence artificielle joue un rôle central dans cette recomposition. Depuis l’apparition des modèles génératifs et l’accélération de la course mondiale aux technologies avancées, les entreprises chinoises multiplient les recrutements dans les domaines liés aux algorithmes, au traitement des données et à l’automatisation industrielle. Pékin considère désormais l’IA comme un enjeu de souveraineté économique et technologique comparable à celui qu’ont représenté jadis l’énergie ou les infrastructures. Les universités sont donc devenues l’un des principaux instruments de cette stratégie nationale. Certaines ont créé des facultés entièrement dédiées à l’IA, tandis que d’autres intègrent désormais des enseignements liés aux technologies intelligentes dans des disciplines aussi diverses que la médecine, la finance, le droit ou l’ingénierie.

Cette réforme soulève toutefois des interrogations qui dépassent largement le cadre chinois. De nombreux universitaires mettent en garde contre une conception strictement utilitariste de l’enseignement supérieur, dans laquelle la valeur d’une discipline serait uniquement mesurée à l’aune de ses débouchés économiques immédiats. Les sciences humaines, rappellent-ils, jouent un rôle essentiel dans la formation de l’esprit critique, l’analyse des transformations sociales, la compréhension des enjeux éthiques et la préservation du patrimoine culturel. À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse les sociétés, certains estiment même que ces compétences deviennent plus nécessaires que jamais pour accompagner les mutations technologiques et en maîtriser les conséquences.

La Chine apparaît ainsi comme un laboratoire grandeur nature des transformations qui attendent probablement de nombreux systèmes éducatifs dans les années à venir. Partout dans le monde, les gouvernements et les universités sont confrontés à la même question : comment préparer les étudiants à des métiers qui n’existent parfois pas encore, tout en préservant la diversité des savoirs et la vocation intellectuelle de l’université ? Pékin a choisi une réponse radicale en privilégiant l’efficacité économique et l’adaptation rapide aux besoins du marché. Reste à savoir si cette stratégie permettra réellement de résoudre le problème du chômage des diplômés et de renforcer durablement l’innovation chinoise, ou si elle risque, à terme, d’appauvrir la diversité intellectuelle qui a toujours constitué l’une des richesses fondamentales de l’enseignement supérieur.

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