L’Espagne vient de clôturer le plus vaste processus de régularisation de son histoire démocratique. Près de 1,3 million d’étrangers en situation irrégulière ont déposé une demande de régularisation, un chiffre largement supérieur aux prévisions du gouvernement. Les ressortissants marocains figurent parmi les principaux bénéficiaires de cette mesure, qui pourrait transformer durablement le paysage migratoire et économique du pays.
Lancée le 15 avril dernier, l’opération exceptionnelle de régularisation des étrangers en situation irrégulière a suscité un engouement sans précédent. Alors que le gouvernement espagnol estimait initialement qu’environ 500 000 personnes seraient concernées, la plateforme officielle Mercurio, utilisée pour l’enregistrement des dossiers, a recensé près de 1,3 million de demandes avant la clôture des inscriptions.
Selon les dernières données communiquées par les autorités espagnoles, 360 000 dossiers ont déjà été déclarés recevables. Les personnes concernées bénéficient désormais d’un permis provisoire de séjour et de travail, dans l’attente de l’examen définitif de leur situation administrative.
Cette opération constitue la plus importante campagne de régularisation jamais organisée en Espagne depuis le retour de la démocratie. À titre de comparaison, les six précédentes campagnes de régularisation, organisées depuis les années 1980, avaient totalisé environ 1,6 million de demandes. La plus connue, lancée en 2005 sous le gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero, avait permis à plus de 576 000 personnes d’obtenir un titre de séjour.
Les Marocains, deuxième nationalité concernée
Les statistiques publiées par le ministère espagnol de l’Inclusion permettent de dresser le profil des demandeurs.
Les Colombiens arrivent en tête avec 26,9 % des dossiers déposés, tandis que les Marocains occupent la deuxième place avec 13,7 % des demandes. Ils devancent les ressortissants du Venezuela, du Pérou, du Honduras et du Paraguay.
La majorité des candidats appartient à la tranche d’âge comprise entre 25 et 44 ans, qui représente plus de la moitié des dossiers déposés. Il s’agit principalement de personnes déjà insérées dans le marché du travail espagnol, mais qui exerçaient jusqu’à présent dans des conditions administratives précaires.
Pour les milliers de Marocains concernés, cette régularisation ouvre la perspective d’un accès légal au marché de l’emploi, à la sécurité sociale, aux prestations publiques ainsi qu’à une plus grande stabilité pour leurs familles.
Une mesure à fort impact économique
Au-delà de son aspect humanitaire, cette opération répond également à des impératifs économiques.
L’économie espagnole souffre d’un manque de main-d’œuvre dans plusieurs secteurs essentiels, notamment l’agriculture, la construction, l’hôtellerie-restauration, les services à la personne et certaines activités industrielles.
En régularisant des travailleurs déjà présents sur le territoire, le gouvernement espère réduire le travail informel, augmenter les recettes fiscales et répondre aux besoins croissants des entreprises.
Plusieurs économistes estiment que cette mesure pourrait également contribuer à limiter les effets du vieillissement démographique, alors que l’Espagne fait face à une baisse progressive de sa population active.
Une administration sous pression
Le succès de la régularisation met toutefois les services administratifs espagnols à rude épreuve.
Le principal point de blocage concerne la délivrance de la carte d’identité d’étranger (TIE), indispensable pour finaliser la procédure. Dans des villes comme Madrid, Barcelone, Valence ou Séville, les délais pour obtenir un rendez-vous auprès de la Police nationale se sont fortement allongés.
Cette saturation a favorisé l’apparition d’un marché parallèle de rendez-vous administratifs, revendus illégalement sur certaines plateformes numériques pour des montants pouvant atteindre 200 euros.
Par ailleurs, de nombreux demandeurs attendent encore les certificats de casier judiciaire délivrés par leur pays d’origine. Les autorités espagnoles autorisent provisoirement le dépôt des dossiers, mais ces documents devront être fournis avant toute décision définitive.
Plusieurs associations de défense des migrants ont demandé au gouvernement de renforcer les effectifs des services d’immigration afin d’éviter un engorgement durable des procédures.
Un débat politique toujours vif
La régularisation continue également d’alimenter le débat politique.
Le gouvernement de Pedro Sánchez défend une mesure destinée à intégrer des personnes vivant déjà en Espagne, à lutter contre l’économie souterraine et à répondre aux besoins du marché du travail.
À l’inverse, le Parti populaire (PP) estime que cette opération risque d’encourager de nouvelles arrivées irrégulières, en créant un « effet d’appel ».
L’exécutif rejette cette analyse et s’appuie sur les statistiques officielles, selon lesquelles les arrivées irrégulières ont diminué de 36 % depuis le début de l’année par rapport à la même période de 2025. Plusieurs études universitaires consacrées aux précédentes campagnes de régularisation concluent également qu’aucun lien significatif n’a été établi entre ces mesures et une augmentation durable des flux migratoires.
Un enjeu majeur pour les relations hispano-marocaines
Pour le Maroc, cette régularisation revêt une importance particulière. Les Marocains constituent depuis de nombreuses années l’une des plus importantes communautés étrangères établies en Espagne et jouent un rôle essentiel dans plusieurs secteurs économiques.
La régularisation de dizaines de milliers de ressortissants marocains devrait favoriser leur insertion professionnelle, améliorer leur protection sociale et renforcer leur contribution à l’économie espagnole. Elle pourrait également avoir des retombées positives pour le Royaume, à travers une plus grande stabilité des transferts financiers vers les familles restées au Maroc.
Au-delà des chiffres, cette opération illustre une réalité désormais bien établie : l’immigration régulière et l’intégration des travailleurs étrangers sont devenues des enjeux stratégiques pour l’avenir économique et démographique de l’Espagne. Pour des milliers de Marocains, cette régularisation marque l’espoir d’une nouvelle étape, placée sous le signe de la stabilité, de l’emploi et de l’intégration.