Mohammed Belfkih, Président du Centre euro-méditerranéen de la culture et du vivre-ensemble
À la mesure de la profonde tristesse qui a frappé les Marocains fidèles à leur patrie, les ennemis du Royaume chérifien, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, ont exulté lorsqu’ils ont vu des foules de Marocains, dont la majorité était composée d’adolescents et d’enfants, apparaître sur les chaînes de télévision et les réseaux sociaux à travers le monde. Ils se sont réjouis en voyant la confusion gagner les autorités de l’occupation espagnole, incapables de maîtriser la situation et de contenir les vagues humaines déferlant sur Sebta occupée. Ils se sont appliqués à mettre en avant les images de misère et de pauvreté, tandis que la puissance coloniale s’efforçait de son côté de produire des images destinées soit à solliciter des fonds auprès de ses soutiens européens, soit à les utiliser comme moyen de pression ou de chantage, selon les circonstances.
Ils ont tenté d’expliquer cet événement par la pauvreté et la dégradation des conditions sociales des candidats à l’émigration à travers cette ville occupée. Ils ont également essayé, en vain, de mettre en doute la crédibilité du discours officiel de l’État marocain et de présenter ses institutions comme incapables de contrôler et de sécuriser les frontières.
Ils ont cherché à diaboliser le Maroc et à présenter l’Espagne comme une victime, alors qu’en réalité celle-ci demeure une puissance coloniale qui refuse toujours de renoncer à ses possessions et s’obstine à conserver des enclaves et des rochers dont le seul intérêt est de les utiliser comme instruments de pression contre le Royaume.
Malgré les images sur lesquelles les ennemis du Royaume ont concentré toute leur attention, d’autres scènes méritent d’être observées, en raison de la portée qu’elles revêtent et de l’importance qu’elles présentent pour comprendre l’ensemble de ce qui s’est réellement passé.
Première image
La première de ces images est que l’une des principales sources de la force et de la capacité du Royaume réside dans ses citoyens et dans la structure jeune de sa population. Les autorités coloniales espagnoles connaissent parfaitement l’importance de cette force, qu’elles ont éprouvée à différentes périodes de l’histoire, depuis la conquête d’Al-Andalus jusqu’à la glorieuse Marche Verte. Bien avant cela, les Espagnols avaient déjà mesuré la valeur des Marocains à travers de nombreuses épopées, dont la bataille d’Anoual.
Parmi les jeunes qui ont déferlé vers l’enclave occupée figuraient certes des personnes dont l’apparence témoignait de la dureté de la vie et de la pauvreté. Mais à leurs côtés se trouvaient également de nombreux jeunes hommes et jeunes femmes dont l’aisance était manifeste et qui appartenaient aux classes moyennes et aisées. Mieux encore, certains cas ont démontré que plusieurs d’entre eux étaient effectivement titulaires d’un visa leur permettant d’entrer légalement sur le territoire espagnol, mais qu’ils avaient volontairement choisi de le dissimuler pour des raisons juridiques.
Cette réalité confirme un principe général de la migration à l’échelle mondiale. En effet, les travaux contemporains consacrés à la migration et au développement ont, depuis plusieurs années, dépassé l’hypothèse classique selon laquelle la pauvreté constituerait l’unique cause de l’émigration. Ils montrent que la relation entre développement et migration est complexe et non linéaire. Les premières étapes du développement entraînent souvent une augmentation des flux migratoires plutôt que leur diminution, car l’amélioration du niveau d’éducation, l’élargissement de l’accès à l’information et l’élévation des aspirations individuelles donnent aux personnes les moyens d’envisager un projet migratoire.
C’est pourquoi un nombre important de migrants n’appartiennent pas aux catégories les plus pauvres de la population, mais aux classes moyennes et aisées, qui disposent des ressources matérielles et humaines nécessaires pour assumer les coûts du départ et rechercher de nouvelles opportunités.
Dans cette perspective, interpréter les événements de migration massive à travers le seul prisme de la pauvreté revient à réduire excessivement un phénomène beaucoup plus complexe et à en occulter les dimensions psychologiques, sociales et culturelles. Une telle lecture ignore également l’influence des réseaux sociaux, la construction de l’image mentale d’un « paradis européen » ainsi que le poids du groupe dans la prise de décision, autant de facteurs qui constituent aujourd’hui parmi les principaux déterminants des mouvements migratoires à travers le monde.
Le fait que la migration ne soit pas uniquement liée à la pauvreté est également confirmé par un autre phénomène auquel le Maroc est confronté : ce que l’on appelle la fuite des cerveaux. Celle-ci ne peut en aucun cas être assimilée à une migration de la pauvreté. Elle concerne des milliers de diplômés des universités et des grandes écoles, parmi lesquels des médecins, des ingénieurs et des compétences scientifiques de haut niveau, ainsi qu’un très grand nombre de travailleurs qualifiés et d’artisans spécialisés, qui choisissent d’émigrer non pas par nécessité ou par indigence, mais par désir de changement, de renouveau et pour réaliser leurs ambitions personnelles. Nul ne peut sérieusement prétendre que les médecins quittent le Maroc en raison de la pauvreté ou de l’absence d’opportunités professionnelles. Il en va de même des travailleurs qualifiés et des artisans spécialisés.
Deuxième image
La deuxième image est que les Marocains représentent près de cinquante pour cent de la population de Sebta. La récente vague d’arrivées aurait eu pour effet de porter leur proportion à plus des trois quarts de la population totale. Pour les autorités coloniales espagnoles, une telle évolution aurait modifié l’identité même de la ville en portant atteinte à l’un des principaux fondements sur lesquels elle repose, à savoir sa structure démographique, d’autant plus que cette identité s’appuie essentiellement sur cet unique fondement qu’elles s’efforcent de préserver, alors même que les autres fondements, notamment la terre et la géographie, leur échappent. Car Sebta n’est pas un prolongement de l’Europe ; elle fait partie intégrante du territoire du Royaume du Maroc, situé géographiquement sur le continent africain.
Troisième image
La troisième image est celle du retour. La presse internationale a recueilli les témoignages de jeunes Marocains et Marocaines qui ont exprimé leur surprise face à ce qu’ils ont découvert à Sebta occupée. Ils ont déclaré sans détour qu’ils rêvaient d’un autre paradis et qu’ils n’avaient retrouvé rien de ce qu’ils avaient imaginé. L’accueil qui leur avait été promis s’est révélé n’être qu’une succession de réactions marquées par le racisme, largement répandu au sein de la société espagnole. Quant à l’assistance qu’ils ont reçue, elle est venue essentiellement de certaines familles marocaines de Sebta, qui leur ont témoigné l’hospitalité et la générosité propres aux Marocains. Ils n’ont aperçu à l’horizon que des informations annonçant le début de la mise en œuvre de la priorité nationale dans l’accès aux services publics. Tous ont reconnu que la Sebta dont ils avaient rêvé n’était pas celle dans laquelle ils étaient entrés. Ils se sont ainsi réveillés de l’illusion entretenue par la propagande présentant l’Europe comme un paradis, pour découvrir une réalité misérable et un avenir incertain.