En consacrant un point de vigilance aux nouvelles formes d’expression des jeunes, le rapport annuel 2025 du CESE reconnaît un changement profond. Mais le problème ne réside pas seulement dans les moyens de communiquer avec la jeunesse : il tient à la difficulté de lui ouvrir un chemin crédible vers l’autonomie.
Il existe une manière commode de parler de la jeunesse : la décrire comme impatiente, hyperconnectée, difficile à encadrer et vulnérable aux manipulations numériques. Cette lecture contient une part de vérité, mais elle risque de transformer un problème politique et social en simple problème de communication.
Le rapport annuel 2025 du Conseil économique, social et environnemental évite partiellement cet écueil. Il constate que les mobilisations observées en 2025 ont fait apparaître de nouvelles formes d’engagement, plus numériques, horizontales et éloignées des cadres traditionnels. Il reconnaît aussi l’existence d’un décalage de perception entre une partie des jeunes et certains acteurs institutionnels, susceptible d’alimenter incompréhension et stigmatisation.
Ce constat est important. Mais il faut aller plus loin : si les jeunes se détournent des canaux classiques, ce n’est pas uniquement parce que leurs codes ont changé. C’est aussi parce que ces canaux ne leur paraissent plus capables de produire des résultats.
Les chiffres réunis par le CESE donnent à cette défiance une base matérielle. Près de 1,5 million de jeunes de 15 à 24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Si l’on élargit la tranche d’âge aux 15-29 ans, leur nombre atteint environ 2,94 millions. Plus de 72 % sont des femmes et 76 % ne disposent pas d’un diplôme qualifiant.
À cela s’ajoutent environ 294 000 élèves ayant quitté le système scolaire en 2023-2024. Dans les établissements universitaires publics à accès ouvert, le rapport moyen atteint 99 étudiants par enseignant, très loin de la référence internationale d’une vingtaine. Sur le marché du travail, le chômage des 15-24 ans culmine à 37,2 %, tandis que plus de la moitié des chômeurs sont des primo-demandeurs n’ayant jamais exercé d’activité professionnelle.
Le problème apparaît alors dans toute sa profondeur. Une partie de la jeunesse marocaine reste suspendue entre une école qui ne sécurise pas toujours son parcours, une formation insuffisamment reliée à l’économie et un marché du travail qui lui demande de l’expérience avant de lui avoir donné sa première chance.
On peut évidemment créer des plateformes de dialogue, multiplier les consultations et produire de nouvelles stratégies. Le CESE recommande notamment d’accélérer la mise en place du Conseil consultatif de la jeunesse et de l’action associative, prévu par la Constitution, et d’associer les jeunes à la révision de son cadre juridique. Cette institution pourrait constituer un espace utile, à condition de ne pas devenir une salle d’attente supplémentaire.
La jeunesse ne demande pas seulement à être écoutée. Elle demande que sa parole produise des conséquences visibles.
Le risque serait de confondre participation et mise en scène de la participation. Inviter quelques jeunes représentatifs, organiser une rencontre officielle puis publier une photographie collective ne restaure pas la confiance. Celle-ci se construit lorsque les institutions expliquent leurs décisions, acceptent la contradiction, publient des objectifs mesurables et rendent compte de ce qui a réellement été accompli.
Il faut également éviter d’interpréter toute mobilisation numérique à travers le seul prisme de la désinformation ou de l’instrumentalisation. Ces risques existent et le CESE a raison de les mentionner. Mais insister excessivement sur eux peut devenir une manière de délégitimer les causes réelles de la colère. Une revendication diffusée sur une plateforme numérique n’est pas nécessairement moins authentique qu’une revendication portée par une organisation traditionnelle.
Les formes de mobilisation ont changé parce que la société elle-même a changé. Les jeunes évoluent dans un espace où ils comparent instantanément leurs conditions de vie, leurs libertés et leurs perspectives avec celles d’autres pays. Ils supportent de moins en moins la distance entre le discours public et leur expérience quotidienne.
Répondre à cette génération exige donc un contrat plus concret. Il faut prévenir le décrochage scolaire avant qu’il ne devienne exclusion sociale, créer des passerelles réelles entre formation et premier emploi, territorialiser les politiques de jeunesse et accorder une attention particulière aux jeunes femmes, largement majoritaires parmi les NEET.
Il faut surtout cesser de traiter la jeunesse comme une catégorie à encadrer. Elle est une force à associer aux décisions, mais également un révélateur de la qualité des politiques publiques.
Lorsqu’un jeune ne trouve ni emploi, ni formation, ni espace crédible de participation, son retrait n’est pas seulement un échec individuel. C’est le signe qu’une société perd une partie de son énergie et de sa confiance dans l’avenir.
Le rapport du CESE a le mérite de reconnaître le changement. Reste maintenant à franchir l’étape la plus difficile : passer de l’écoute institutionnelle à l’efficacité politique.