Soufiane Zerkak et Nourredine Matoub, exilés kabyles à Casablanca. Photo Libération
Dans un reportage publié par Libération, d’anciens détenus et réfugiés kabyles racontent la prison, les intimidations et l’exil. En voulant réduire toute affirmation identitaire à une menace séparatiste, le pouvoir algérien ne protège pas l’unité du pays : il pousse vers la rupture ceux qui auraient pu continuer à y croire.
Deux vies suspendues à Casablanca
Deux matelas posés sur une carpette, une petite table, quelques vêtements, un réfrigérateur et une bonbonne de gaz. C’est à peu près tout ce que possèdent aujourd’hui Soufiane Zerkak et Nourredine Matoub. Ils vivent au dernier étage d’un immeuble de Sidi Bernoussi, dans la périphérie de Casablanca.
Ils sortent peu, parlent peu aux voisins et attendent que le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés leur trouve une destination. « Ici, on est discret », confie l’un d’eux à Libération. Une petite phrase qui résume toute une existence : ne pas attirer l’attention, ne pas poser trop de questions et attendre qu’une porte s’ouvre quelque part.
Ils sont kabyles. Ils sont aussi algériens. Mais le pouvoir de leur pays leur a progressivement fait comprendre qu’il devenait difficile d’être pleinement les deux.
Le reportage d’Antoine Galindo n’est pas une dissertation sur l’avenir institutionnel de la Kabylie. Il raconte des vies concrètes : une famille abandonnée dans la précipitation, un domicile perquisitionné, un passeport confisqué, une entreprise perdue, des mois de prison et, finalement, la fuite.
Nourredine raconte son passage par la Tunisie puis la Libye, où il aurait échappé de peu à un réseau de trafiquants d’êtres humains. « J’ai erré et dormi sous une tente », se souvient-il. Il finit par atteindre le Maroc grâce à l’aide financière d’un membre de la diaspora kabyle.
Ce ne sont plus ici des concepts géopolitiques, mais des hommes qui dorment mal, regardent leur téléphone en espérant des nouvelles et vivent grâce aux quelques dizaines d’euros que d’autres exilés parviennent à leur envoyer.
Le terrorisme comme accusation passe-partout
Soufiane revendique son engagement au sein du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie. Nourredine affirme n’avoir jamais appartenu au MAK. Il aurait seulement relayé sur les réseaux sociaux des publications qui déplaisaient aux autorités.
Dans l’Algérie actuelle, cette nuance ne protège plus grand monde. Être membre, sympathisant ou simplement soupçonné de sympathie peut conduire au même interrogatoire.
Depuis qu’Alger a classé le MAK parmi les organisations terroristes en 2021, l’accusation est devenue une sorte de passe-partout sécuritaire. Elle ouvre les domiciles, ferme les frontières et remplit les dossiers judiciaires. Elle permet surtout de ne plus distinguer entre un militant indépendantiste, un partisan de l’autonomie, un défenseur de la langue amazighe et un citoyen simplement hostile au régime.
C’est pratique, le terrorisme, lorsqu’on lui donne une définition suffisamment large. Il dispense d’écouter, de répondre et, finalement, de faire de la politique.
Le pouvoir algérien affirme défendre l’unité nationale. Mais l’unité d’un pays ne consiste pas à obliger tout le monde à parler moins fort, à cacher ses symboles ou à demander pardon pour ce qu’il est. Elle suppose qu’un Kabyle puisse défendre sa langue, son histoire et même une autre conception de l’État sans être automatiquement traité comme un ennemi de la nation.
En combattant le séparatisme, Alger le nourrit
Sofiane Mohdeb, autre témoin rencontré par Libération, dit avoir toujours défendu une Algérie plurielle, démocratique et régionalisée. Il assure ne pas appartenir au MAK. Cela ne l’aurait pas empêché de passer vingt-huit mois en détention, de perdre son entreprise et de devoir traverser clandestinement la Méditerranée.
Lorsqu’il évoque son arrestation, une phrase tombe : « Mon dossier était déjà ficelé. » Tout est là. La procédure semble ne plus servir à établir une culpabilité, mais à donner une forme judiciaire à une décision déjà prise ailleurs.
C’est peut-être le passage le plus révélateur du reportage. Lorsque même les défenseurs d’une Algérie plurielle sont poussés dehors, il ne faut pas s’étonner de voir progresser ceux qui ne croient plus en l’Algérie du tout.
Alger prétend combattre le séparatisme, mais il en fabrique quotidiennement les arguments. Chaque arrestation arbitraire, chaque lettre en kabyle censurée et chaque ancien détenu contraint de signer un texte de renoncement ajoutent une pierre au mur que le régime dit vouloir abattre.
Un autre témoin, El Hadi, affirme : « Ils m’ont battu devant ma mère. » La violence décrite n’atteint pas uniquement le corps de l’interpellé. Elle vise aussi sa famille et cherche à installer la peur dans tout son entourage.
D’autres témoignages évoquent des cellules surpeuplées, les fouilles humiliantes, l’isolement et la surveillance après la libération. Ces accusations doivent naturellement être documentées et confrontées à la version des autorités. Mais l’ambassade et le consulat d’Algérie, sollicités par le quotidien français, n’ont pas répondu.
Le silence est parfois la seule version officielle offerte par les régimes qui prétendent parler sans cesse au nom du peuple.
Quand le complot remplace la réponse politique
À défaut de répondre sur les prisons, Alger répond généralement par le complot. Le MAK serait manipulé par le Maroc et Israël. Les revendications kabyles ne seraient donc pas nées en Kabylie, mais quelque part entre Rabat et Tel-Aviv.
Cette explication a l’avantage de ne rien expliquer. Elle suppose surtout que les Kabyles seraient incapables de penser par eux-mêmes, de défendre leur langue ou de refuser la tutelle militaire sans attendre des instructions étrangères.
À force de voir la main du Maroc partout, le pouvoir algérien finit par ne plus voir ce qui se passe sous ses propres fenêtres.
Le Maroc n’a pas inventé le Printemps berbère de 1980. Il n’a pas provoqué le Printemps noir de 2001. Il n’a créé ni les morts ni les frustrations accumulées depuis plusieurs décennies. Il n’a pas davantage obligé les autorités algériennes à transformer une question politique en affaire de police.
Il est toujours plus facile d’accuser le voisin que de regarder ses propres échecs. Le Maroc est devenu, dans le discours officiel algérien, une explication universelle : s’il y a une protestation, Rabat l’aurait encouragée ; s’il y a une revendication identitaire, Rabat l’aurait fabriquée ; si un citoyen fuit l’Algérie, Rabat l’aurait probablement recruté.
À ce rythme, le Maroc finira bientôt par être tenu responsable des nids-de-poule à Alger et des retards de train à Oran.
L’ironie ne doit cependant pas masquer l’essentiel. Réduire la question kabyle à une manipulation étrangère revient à nier aux Kabyles toute volonté propre. C’est une autre manière de leur confisquer la parole.
Le Maroc doit faire mieux que les tolérer
Les deux réfugiés installés à Casablanca ne sont d’ailleurs pas exactement traités comme des princes par ce supposé parrain marocain. Ils vivent pauvrement, accèdent difficilement au travail et dépendent de dons envoyés par la diaspora. Leur situation devrait aussi nous interpeller.
Le Maroc peut faire mieux que tolérer leur présence en attendant que le Canada ou un pays européen accepte de les accueillir. Il peut leur permettre de vivre dignement, de travailler légalement et de sortir de cette existence suspendue.
Notre soutien à la Kabylie perdrait toute crédibilité s’il se limitait à utiliser son malheur pour marquer un point contre Alger.
Nos frères kabyles ne doivent pas devenir des figurants dans la querelle entre les deux États. Ils méritent notre solidarité parce qu’ils défendent des droits, une culture et leur dignité, non pas seulement parce que leur adversaire est également le nôtre.
C’est précisément là que le Maroc peut faire la différence : non par les discours grandiloquents, mais par le droit, l’accueil et la protection. La meilleure réponse à la propagande d’Alger serait de traiter humainement ceux qu’elle présente comme des agents marocains.
De l’Atlas au Djurdjura, une même exigence de dignité
Nous savons, au Maroc, ce que représente l’attachement à la terre, à la langue et à la mémoire amazighes. Du Rif au Souss, de l’Atlas au Djurdjura, les trajectoires ne sont pas identiques et les revendications ne se confondent pas. Mais une évidence demeure : aucune unité nationale durable ne peut être construite contre l’identité d’une partie du pays.
Le régime algérien peut continuer à employer les grands mots de souveraineté, de stabilité et de complot extérieur. Il peut arrêter des militants, surveiller leurs familles et pousser d’anciens détenus à l’exil. Il ne supprimera pas la question kabyle. Il la rendra seulement plus douloureuse et plus difficile à résoudre.
Un pays fort n’a pas peur d’un drapeau culturel, d’un alphabet, d’une croix portée autour du cou ou d’une chanson. Il n’exige pas de ses citoyens qu’ils renoncent à eux-mêmes pour prouver leur loyauté.
Au fond, le problème n’est peut-être pas que la Kabylie refuse l’Algérie. C’est que le pouvoir algérien semble toujours incapable d’accepter l’Algérie telle qu’elle est.