L’extraction du corail rouge aurait commencé le 15 août au large de l’îlot de Toubo. Pourtant, le permis, ses coordonnées, le quota autorisé et les études ayant fondé la décision restent inconnus du public. Dans un espace marin d’une telle valeur écologique, le silence administratif constitue déjà un problème politique.
J’ai vu, au fil de décennies de combats écologiques, trop de destructions commencer par les mêmes mots : tout est autorisé, tout est contrôlé, tout est conforme. Puis viennent les dégâts, les rapports tardifs et les promesses de restauration. Avec le corail rouge, cette logique devient particulièrement dangereuse : ce qui est détruit en quelques minutes sous l’eau peut demander plusieurs décennies pour se reconstituer.
Selon les informations diffusées localement, une autorisation d’extraction du corail rouge aurait été accordée dans une zone située au large de l’îlot de Toubo, sur le littoral d’Al Hoceima, et l’exploitation aurait débuté le 15 août. Depuis, ni le texte de l’autorisation, ni la superficie concernée, ni ses coordonnées géographiques précises, ni le quota accordé n’ont été rendus publics.
Cette opacité interdit de répondre à la première question : l’extraction se déroule-t-elle à l’intérieur du Parc national d’Al Hoceima, dans une zone adjacente ou dans un secteur soumis à un régime particulier de protection ? Tant que la carte officielle reste inaccessible, personne ne peut vérifier la compatibilité de l’activité avec le zonage et les objectifs de conservation du parc.
La charge de la preuve revient ici à l’administration et au bénéficiaire du permis. Dans une aire marine protégée, ce n’est pas au citoyen de démontrer qu’un prélèvement provoquera des dégâts. C’est à l’autorité qui l’autorise d’établir, données scientifiques à l’appui, que l’écosystème peut le supporter.
Un animal vivant, pas un minerai
Le corail rouge méditerranéen, Corallium rubrum, n’est ni une pierre précieuse ni une ressource minérale. C’est un animal colonial dont le squelette rouge est recherché par la joaillerie. Sa croissance est extrêmement lente : elle se mesure en millimètres, tandis que la reconstitution d’une population exploitée se compte en décennies.
Les grandes colonies anciennes jouent un rôle biologique essentiel. Elles participent à la complexité des habitats rocheux et offrent des refuges à de nombreux organismes. Leur disparition appauvrit l’ensemble du milieu marin. Or l’extraction privilégie généralement les colonies les plus développées, précisément celles qui ont la plus grande valeur écologique et reproductive.
Les côtes d’Al Hoceima ont déjà connu des épisodes de prélèvement excessif, notamment durant les années 1990. Revenir aujourd’hui sur ces fonds sans inventaire actualisé, sans état de référence et sans dispositif de suivi indépendant reviendrait à administrer une nouvelle pression à un écosystème dont la capacité de récupération demeure inconnue.
Une autorisation administrative ne constitue jamais, à elle seule, une garantie de durabilité. Un permis peut être juridiquement signé et scientifiquement mal fondé. La question décisive porte donc sur les données qui ont précédé la décision.
L’Institut national de recherche halieutique a-t-il réalisé un inventaire récent des colonies ? Dispose-t-on de données sur leur densité, leur taille, leur âge, leur capacité de renouvellement et l’état des habitats associés ? Une évaluation des incidences environnementales a-t-elle étudié les effets cumulés de l’extraction, de la pêche, du mouillage, de la pollution et du changement climatique ? Les résultats doivent être publiés, avec la méthode employée et l’avis des scientifiques.

Le statut international du parc impose davantage de rigueur
Depuis 2009, le Parc national d’Al Hoceima figure parmi les Aires spécialement protégées d’importance méditerranéenne, les ASPIM, créées dans le cadre de la Convention de Barcelone. Ce classement engage à préserver des habitats remarquables et des espèces nécessitant une protection particulière.
Il ne transforme pas automatiquement chaque activité en interdiction absolue. Il impose toutefois une exigence supérieure de justification, d’évaluation et de surveillance. Toute exploitation susceptible d’altérer les habitats doit être confrontée au plan de gestion du parc et à ses objectifs de conservation.
Les changements de tutelle ou la répartition des compétences entre les départements chargés des forêts, de la pêche, de l’environnement et de la surveillance maritime ne sauraient créer une zone grise. Plus les intervenants sont nombreux, plus la décision doit être documentée. Une compétence administrative fragmentée ne doit jamais produire une responsabilité écologique introuvable.
Les professionnels locaux doivent également être associés. Les pêcheurs artisanaux connaissent les fonds, les courants, les zones de reproduction et les transformations du milieu. Leur expérience ne remplace pas la science, mais elle constitue une source d’information indispensable. Ont-ils été consultés ? Le contenu du permis leur a-t-il été communiqué ? Leurs associations ont-elles pu formuler des observations avant le début de l’exploitation ?
Un GPS ne suffit pas à garantir le contrôle
La surveillance constitue le second angle mort du dossier. Les navires autorisés disposent-ils d’un véritable système de suivi par satellite ? Un simple GPS indique une position à l’équipage ; il ne garantit pas la transmission continue de cette position à l’autorité de contrôle. Il faut donc préciser si les embarcations sont équipées d’un dispositif VMS ou d’un système équivalent, résistant aux interruptions et permettant de reconstituer leurs trajectoires.
Les limites de la zone autorisée devraient être intégrées dans un dispositif d’alerte géographique. Toute entrée dans un secteur interdit, toute interruption anormale du signal et tout débarquement hors du point prévu devraient déclencher un contrôle.
La surveillance des trajectoires ne résout pourtant qu’une partie du problème. Il faut aussi contrôler les quantités prélevées. Où le corail est-il débarqué ? Qui le pèse ? Comment les quotas sont-ils enregistrés ? Les lots sont-ils numérotés et traçables jusqu’à leur vente ou leur exportation ? Existe-t-il des inspections inopinées des navires, des entrepôts et des circuits commerciaux ?
Ces questions ne constituent pas une accusation de fraude. Elles décrivent les conditions minimales d’un contrôle crédible. Un quota dépourvu de traçabilité n’est qu’un chiffre inscrit sur un document.
Des interrogations circulent également sur l’utilisation éventuelle, par certains plongeurs, de fusils sous-marins pour capturer des mérous. Cette allégation exige une vérification officielle. Les mérous subissent déjà une forte pression et plusieurs populations méditerranéennes présentent une grande vulnérabilité. L’équipement embarqué par les plongeurs, les espèces remontées à bord et les prises accessoires doivent donc faire l’objet d’un protocole de contrôle explicite.

Une mer déjà fragilisée
Le débat sur le corail s’inscrit dans une crise plus large des ressources marines d’Al Hoceima. Le recul de l’activité sardinière, le départ de nombreux bateaux vers les ports atlantiques et les difficultés persistantes de la pêche artisanale signalent un affaiblissement profond de l’économie maritime locale.
Le corail rouge ne doit pourtant pas servir de compensation à la raréfaction d’autres ressources. Lorsqu’un écosystème montre des signes de fatigue, la réponse responsable consiste à réduire les pressions et à restaurer les habitats, pas à rechercher une nouvelle rente dans ses derniers refuges biologiques.
Protéger le corail, c’est aussi protéger la pêche. Les habitats complexes soutiennent la biodiversité, la reproduction des espèces et la résilience des fonds marins. L’opposition entre environnement et emploi est donc artificielle : détruire le capital naturel condamne, à moyen terme, les activités qui en dépendent.
Suspendre, publier, contrôler
Face à l’absence d’informations accessibles, une suspension conservatoire de l’extraction constitue la mesure la plus raisonnable. Elle devrait rester en vigueur jusqu’à la publication et à l’examen des éléments essentiels :
-le permis intégral, sa durée, son titulaire et son fondement juridique ;
-les coordonnées, la superficie, la profondeur et le zonage précis du secteur autorisé ;
-le quota, les tailles minimales, les méthodes de prélèvement et les périodes d’exploitation ;
-l’avis scientifique de l’INRH et l’évaluation des incidences environnementales ;
-l’analyse de compatibilité avec le statut et le plan de gestion du Parc national d’Al Hoceima ;
-le dispositif de suivi satellitaire, de contrôle des débarquements et de traçabilité commerciale ;
-les modalités de consultation des pêcheurs, des scientifiques et des associations environnementales.
Nous ne réclamons aucun privilège. Nous demandons l’application du principe le plus élémentaire de la gestion publique : lorsqu’une autorité permet l’exploitation d’un patrimoine naturel commun, elle doit expliquer ce qu’elle autorise, sur quelle base et avec quelles garanties.
Le Parc national d’Al Hoceima ne constitue pas une réserve de matières premières en attente d’un permis. Il appartient au patrimoine naturel du Maroc et de la Méditerranée. Sa protection engage l’État, les collectivités, les professionnels et la société civile.
Le corail rouge n’a ni voix, ni syndicat, ni avocat. Il dépend entièrement de notre capacité à empêcher que la rentabilité immédiate ne décide de son avenir. Avant de prélever la première colonie, il fallait publier les études. Puisque l’exploitation aurait déjà commencé, chaque journée de silence rend la transparence plus urgente.
Publiez le permis. Publiez les coordonnées. Publiez les études et les quotas. Et, jusqu’à ce que leur solidité soit démontrée, laissez le corail vivant là où il remplit sa fonction : dans la mer.