À l’approche des législatives de 2026, un détour par la Rome antique permet d’éclairer, avec une ironie à peine voilée, certains travers de la vie politique marocaine : le poids de l’argent, l’ambition sans limite, la confusion entre influence et légitimité, et la difficulté à distinguer les véritables défenseurs de l’intérêt public de ceux qui n’en empruntent que le langage.
Comme aujourd’hui ressemble parfois à hier !
En 63 avant notre ère, il y a plus de vingt siècles, vivait à Rome un homme qui, par certains traits de son parcours politique, pourrait rappeler notre actuel chef du gouvernement : Lucius Sergius Catilina. Sénateur romain, il ambitionnait de devenir consul, la plus haute magistrature exécutive élective de la République. Pour conquérir cette fonction, il engagea des sommes considérables dans sa campagne, sans parvenir à l’emporter. Face à lui se dressait Marcus Tullius Cicero, plus connu sous le nom de Cicéron, qui allait incarner dans l’histoire la supériorité de la parole, du prestige intellectuel et de l’autorité morale sur la seule puissance matérielle. Et si les Catilina semblent avoir beaucoup d’héritiers, les Cicéron, eux, paraissent plus rares dans notre paysage politique.
Catilina appartenait à une ancienne famille aristocratique romaine. Cicéron, lui, venait de l’ordre équestre et d’une famille extérieure à l’aristocratie sénatoriale traditionnelle. C’est pourquoi il fut qualifié d’Homo Novus, « homme nouveau ». Il parvint pourtant à s’imposer grâce à son éloquence, à sa compétence juridique et intellectuelle, mais aussi à un long parcours institutionnel qui lui permit de connaître à la fois les rouages de l’État et les réalités sociales de son époque.
En 75 av. J.-C., Cicéron fut questeur en Sicile occidentale, où il acquit une réputation d’intégrité dans la gestion des affaires financières publiques. Cette fonction lui ouvrit les portes du Sénat. Il devint ensuite édile curule en 69 av. J.-C., chargé notamment de l’entretien des biens publics, de la surveillance des marchés, de l’approvisionnement et de l’organisation des jeux et festivités. En 66 av. J.-C., il accéda à la préture, haute magistrature judiciaire et politique qui conférait également, dans certaines fonctions, le pouvoir d’imperium.
Lorsque Catilina échoua à conquérir le pouvoir par les urnes, il passa de la compétition politique à la conspiration armée. Il fut accusé d’avoir préparé l’assassinat du consul Cicéron, projeté des incendies à Rome et cherché à provoquer de vastes troubles. Ce complot entra dans l’histoire sous le nom de « conjuration de Catilina ». Il exploita parallèlement le profond mécontentement provoqué par l’endettement et défendit l’idée de « tables nouvelles » — Tabulae Novae — qui impliquait l’effacement des dettes et séduisait une partie des citoyens ruinés, mais aussi certains membres des élites eux-mêmes lourdement endettés.
À des siècles de distance, et toutes proportions historiques gardées, une image marocaine vient à l’esprit : le retrait, en 2021, du projet de loi 10.16 modifiant et complétant le Code pénal, texte qui comportait notamment des dispositions visant à criminaliser l’enrichissement illicite. Les deux situations ne sont évidemment pas comparables dans leur nature. Ce qui peut néanmoins nourrir la réflexion, c’est la même interrogation sur les rapports entre pouvoir politique, intérêts financiers et capacité des institutions à imposer des mécanismes de responsabilité lorsque des intérêts puissants sont en jeu.
Catilina trouva des soutiens parmi des citoyens étranglés par les dettes, mais également auprès de membres de l’aristocratie et de personnalités influentes dont le train de vie et les ambitions politiques avaient épuisé les fortunes. Certains avaient englouti des sommes considérables dans leurs campagnes et dans l’achat de fidélités. L’historien Salluste dressera plus tard un portrait impitoyable d’une partie de cet entourage, fait d’ambitieux, de corrompus et d’hommes intéressés qui voyaient en Catilina l’occasion d’échapper à leurs difficultés et, parfois, à leur propre responsabilité.
Cicéron, convaincu que la force de la parole devait l’emporter sur celle des armes — Cedant arma togae — répondit à la conjuration par l’éloquence. Il prononça devant le Sénat une première allocution célèbre, suivie de trois autres discours adressés au Sénat ou au peuple afin de convaincre Rome de la gravité du complot. Ces textes, passés à la postérité sous le nom de Catilinaires, comptent parmi les discours politiques les plus célèbres de l’Antiquité.
Lorsque Catilina se présenta au Sénat et prit place avec assurance malgré les accusations qui pesaient déjà sur lui, Cicéron lança cette apostrophe devenue célèbre :
« Jusqu’à quand, Catilina, abuseras-tu de notre patience ? Jusqu’où ton audace effrénée ira-t-elle ? »
Puis, indigné de voir un homme ainsi soupçonné continuer à siéger parmi les sénateurs, il prononça une autre formule entrée dans l’histoire :
« O tempora, o mores ! »
« Ô temps ! Ô mœurs ! » Une exclamation qui résumait son désarroi devant ce qu’il considérait comme l’effondrement des valeurs politiques et morales de son époque et l’abandon du mos maiorum, l’héritage des anciens et de leurs principes.
Cicéron s’en prit également aux grands propriétaires refusant de céder une partie de leurs biens pour rembourser leurs créanciers, ainsi qu’à ceux qui, tout en étant écrasés par les dettes, continuaient à vouloir conquérir le pouvoir par tous les moyens après avoir dilapidé leur fortune dans le luxe et l’ambition politique. Il combattit fermement le projet d’annulation des dettes porté par Catilina, estimant qu’une telle mesure risquait de provoquer une grave crise financière et de remettre en cause un ordre économique fondé sur la propriété et les droits des créanciers.
La crise de l’endettement fut effectivement l’un des symptômes des tensions sociales et politiques qui travaillaient la République romaine à son crépuscule. L’affrontement entre Cicéron et Catilina allait ainsi devenir l’un des épisodes les plus dramatiques de cette période : d’un côté, un homme misant sur l’argent, le ressentiment et l’ambition pour atteindre le pouvoir ; de l’autre, du moins dans l’image que l’histoire a retenue, un homme faisant confiance au droit, à la parole et aux institutions.
À observer aujourd’hui la campagne qui se dessine autour des législatives marocaines de 2026, on pourrait croire que l’affrontement oppose de nouveau des « catiliniens » à des « cicéroniens » : ceux qui considèrent l’argent comme le chemin le plus court vers le pouvoir et ceux qui continuent de croire à la force de la parole, de la compétence et de la crédibilité ; ou, pour le dire plus abruptement, ceux qui réduisent la politique à un marché d’intérêts et ceux qui persistent à la concevoir comme une responsabilité morale envers la société.
Mais les frontières entre ces deux camps ne sont jamais aussi nettes. Il se pourrait même que les « catiliniens » et les « alcibiadiens » — du nom d’Alcibiade, autre figure fascinante de l’ambition politique antique — finissent une nouvelle fois par l’emporter. Non pas parce que les véritables « cicéroniens » seraient inexistants, mais parce qu’un certain nombre de ceux qui parlent aujourd’hui le langage de Cicéron pourraient, dans leurs pratiques, être bien plus proches de Catilina.
Et c’est peut-être là que réside le véritable paradoxe des élections marocaines de 2026 : il ne suffit plus de chercher Cicéron. Encore faut-il savoir distinguer le vrai de celui qui ne fait qu’endosser sa toge le temps d’une campagne électorale.
Dr. El Hassan Asouik est professeur de philosophie – Université Mohammed Ier d’Oujda