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De la guerre de Tétouan à la crise de Sebta… Le « moro » reste le cheval de Troie de l’Espagne

18 septembre 2026 - 18:44

Dr Mustapha ELOUIZI

Le climat de mobilisation contre le Maroc que l’on observe aujourd’hui dans certains milieux politiques et médiatiques espagnols rappelle celui qui précéda la déclaration de la guerre de Tétouan en 1859, ou « guerre d’Afrique », comme l’appelaient les Espagnols. Plus d’un siècle et demi après, certains discours semblent reprendre des éléments de cet arrière-plan psychopolitique. La comparaison exige de reconnaître les différences entre les deux moments historiques, mais elle permet d’examiner la persistance d’une rhétorique qui présente le voisin du Sud comme une menace susceptible d’unir une société divisée. À propos des préparatifs de cette guerre, un juriste espagnol écrivait dans un témoignage sur cette période : « La ville entière était venue faire des adieux triomphaux à ces héros. […] Nous, les étudiants, quittions les cours et nous rendions dans les entrepôts du théâtre du Liceu ; munis des drapeaux et des étendards que l’on nous prêtait, nous parcourions les rues de notre ville… et, suivis de toute la population… ».

Pour sa part, l’écrivain Benito Pérez Galdós immortalisa l’événement dans un roman intitulé Aita Tettauen, où il décrit avec précision et maîtrise narrative l’atmosphère qui accompagna les préparatifs espagnols à la guerre, ainsi que la manière dont le général O’Donnell chercha à mobiliser émotionnellement la société par l’exaltation patriotique. Cette utilisation du patriotisme comme instrument de cohésion intérieure constitue l’une des clés de la lecture politique du roman. L’œuvre met également en lumière les liens profonds entre les deux peuples, comme l’exprime le personnage de Jerónimo Ansúrez : « Les visages et les façons d’agir sont les mêmes ici et là-bas ; et si l’on pouvait changer de langue aussi facilement que de vêtements, les deux peuples se confondraient… […] Ma seconde épouse, originaire des Alpujarras, emplissait toujours ma maison de fumées odorantes et savait préparer le couscous. […] Je pourrais citer d’autres exemples si, après ce que je viens de dire, vous ne reconnaissez pas que cette guerre que nous entreprenons maintenant est un peu une guerre civile… ».

Le langage de l’époque offre des témoignages encore plus explicites. En 1860, Víctor Balaguer écrivait dans Jornadas de gloria ó los españoles en África : « Les Maures sont nos ennemis de race. » Cette phrase, qui figure à la page 11 de l’ouvrage, montre comment l’exaltation nationale pouvait s’appuyer sur une représentation raciale de l’adversaire. Sa valeur documentaire est incontestable ; démontrer la persistance de ce langage aujourd’hui exige toutefois d’en identifier les expressions contemporaines et les acteurs qui les emploient.

L’atmosphère qui règne aujourd’hui à Sebta, comme à Melilla, invite à examiner ces possibles continuités. La présence de drapeaux espagnols aux balcons et le ton de certaines interventions médiatiques peuvent être interprétés comme des manifestations d’une mobilisation identitaire. Le problème apparaît lorsque la défense d’une position territoriale se confond avec le dénigrement du Maroc ou des Marocains dans leur ensemble. Par ce glissement, une controverse politique en vient à s’exprimer comme une confrontation entre peuples.

Les ressemblances avec la presse de guerre du XIXe siècle doivent être recherchées dans des mécanismes précis : la construction d’un ennemi collectif, l’appel à l’honneur national ou la présentation du désaccord comme une menace. Il convient également de distinguer les insultes des désignations culturelles ou religieuses. « Berbère » et « musulman » ne sont pas des termes péjoratifs en eux-mêmes ; ils peuvent le devenir lorsqu’ils servent à stigmatiser une population.

Le Maroc semble jouer, dans certains moments de tension, le rôle d’un adversaire face auquel convergent des secteurs espagnols habituellement opposés. Cette convergence ne signifie pas pour autant l’unanimité de la société, des médias ou du Parlement. La comparaison historique gagne en précision lorsqu’elle reconnaît également les voix discordantes. Dans le contexte de la guerre de 1859, Emilio Castelar, célèbre orateur parlementaire et homme politique, écrivait : « Nous avons soutenu que la guerre d’Afrique concerne la civilisation universelle, qu’elle est une idée vivante tout au long de notre histoire. Aujourd’hui, nous allons conclure que la guerre d’Afrique est civilisatrice, patriotique, providentielle, qu’elle est la lumière qui éclaire notre retour au sein des conseils de l’Europe ».

Pour illustrer ce consensus contre l’adversaire historique, le journal La Discusión écrivait, à la veille de la déclaration de la guerre de Tétouan : « Nous sommes certains que le pays accueillera cette nouvelle avec une immense joie. Il est nécessaire que la patrie reconquière la place qu’elle a perdue dans le monde. » Ce même jour, les Cortès espagnoles approuvèrent l’entrée en guerre contre le Maroc par 187 voix pour — celles de tous les députés présents — et aucune contre. Aujourd’hui, la situation au Parlement espagnol est pratiquement la même, à en juger par le peu de voix qui s’écartent de ce consensus.

La lecture de la guerre comme instrument de cohésion intérieure peut être complétée par l’analyse de ses objectifs territoriaux. L’historien marocain Germain Ayache soutient, dans son étude « Beliounech et le destin de Ceuta entre le Maroc et l’Espagne », que la cause de cette guerre résidait dans le contrôle des hauteurs proches de Sebta, notamment des environs du mont Moussa et de Beliounech. L’incident du drapeau et la destruction du poste de garde en août 1859 n’auraient donc été qu’un prétexte pour atteindre un objectif géostratégique de plus grande envergure. Les deux explications peuvent coexister : une campagne militaire peut répondre à des ambitions territoriales et servir, dans le même temps, des besoins politiques intérieurs.

Ce que les Espagnols ne comprennent pas au sujet des deux villes occupées de Sebta et Melilla, en particulier les jeunes journalistes qui demandent sans cesse « Pourquoi maintenant ? », c’est que la volonté de résister et de récupérer ces villes n’a jamais fait de doute. Tout au plus leur récupération avait-elle été reléguée, pour les Marocains, parmi les objectifs différés, mais toujours explicitement revendiqués : les sultans marocains ont constamment affirmé tant la nécessité de les récupérer que leur disposition à dialoguer à cette fin. La proposition du roi Hassan II de créer un espace de dialogue fut l’une des dernières initiatives explicitement formulées en ce sens. Pour leur part, plusieurs hauts responsables espagnols, dont l’ancien roi Juan Carlos Ier, avaient déjà évoqué la possibilité de « se défaire » de Melilla et de négocier l’octroi à Sebta d’un statut international comparable à celui dont bénéficiait autrefois Tanger.

Les livres d’histoire rapportent que Sebta connut à elle seule onze sièges et 141 attaques au cours des 444 années écoulées entre son occupation et la guerre de Tétouan. Le premier siège dura seize ans, sous le règne du sultan Moulay Ismaïl, tandis que le second se prolongea pendant plus de trente-deux ans, jusqu’à peu avant la mort du même sultan, le 7 mars 1727. Aujourd’hui, cette question ne peut être tranchée par de simples déclarations fondées sur des sondages d’opinion, sur la volonté des habitants ou sur le recours à un référendum, car on pourrait également exiger des Espagnols qu’ils appliquent ce principe à plusieurs régions qui revendiquent leur indépendance et qui ont, de fait, déjà organisé des référendums et exprimé avec force la volonté de leurs populations de devenir indépendantes.

Lorsqu’en août 1859, un groupe de résistants de la tribu des Anjera, dans le nord du Maroc, entreprit de démolir un poste de surveillance construit par le gouverneur de Sebta à l’extérieur des remparts de la ville occupée, ce geste ne relevait ni d’un héroïsme de circonstance ni d’une démonstration destinée à attirer l’attention. Il exprimait le refus naturel et ordinaire d’une décision inacceptable et injustifiée : une tentative d’expansion espagnole sur les hauteurs voisines. Une résistance spontanée, née d’un sentiment d’injustice et d’un patriotisme sincère, sans contrepartie ni bénéfice matériel appréciable pour ceux qui la menaient, dont le seul objectif était de défendre l’intégrité du territoire national. Pourtant, la presse espagnole amplifia l’incident et en fit une question d’honneur pour l’Espagne, mobilisant ainsi une opinion publique qui se mit, à son tour, à réclamer vengeance. Alors que la réaction des résistants des Anjera constituait une réponse naturelle à une tentative d’expansion sur des terres marocaines, l’Espagne ambitionnait de les annexer au moyen d’un accord prévoyant une « modification des limites de la ville jusqu’aux hauteurs nécessaires à sa sécurité », en référence à Sebta, et parvint effectivement à s’emparer d’une partie de ces terres.

La leçon la plus éloquente, aujourd’hui comme hier, est peut-être que la géographie est obstinée et que ses contraintes le sont davantage encore, car elles s’imposent à tout positionnement géopolitique, aussi durable soit-il. L’écrivain espagnol García Figueras soulignait déjà, dans les années 1930, que l’Espagne ne disposait d’aucune conception claire de son voisin du Sud. On peut encore en dire autant aujourd’hui, tant la politique espagnole à l’égard du Maroc semble rester tributaire d’idées héritées d’une autre époque : un mélange de réminiscences du catholicisme du temps d’Isabelle la Catholique et de pensée coloniale, avec toute la charge de stéréotypes que ces deux héritages véhiculent dans les représentations et l’imaginaire. Ce qui se passe aujourd’hui, avec la mobilisation de l’opinion publique espagnole, renvoie une nouvelle fois à l’image d’une Espagne dépourvue d’une vision cohérente de son voisin méridional. Tant que l’Espagne aura besoin, chaque fois que ses certitudes vacillent, d’un « moro » à combattre pour retrouver son équilibre, les Marocains resteront non seulement son cheval de Troie, mais aussi le miroir qu’elle évite de regarder chaque fois qu’elle craint de se confronter à elle-même.

Faute d’une vision équilibrée et respectueuse de l’existence d’un voisin du Sud indépendant et souverain — ou dans l’attente d’une telle vision —, les héritiers d’Isabelle la Catholique et du dictateur Franco continueront de considérer le Maroc comme leur adversaire privilégié pour accomplir la prophétie de la christianisation de l’Afrique du Nord. Alberto Núñez Feijóo (PP) et Santiago Abascal (Vox) continueront donc de rivaliser pour savoir lequel remportera le titre du légendaire « Matamoros ».

 

Mustapha Elouizi est professeur  à l’université Sidi Mohamed Benabdellah de Fès

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