Le département américain de la Justice a ouvert une enquête visant ABC, CBS, CNN, NBC et Fox News, soupçonnées d’avoir enfreint les règles de la concurrence en suspendant collectivement leur couverture de la Maison-Blanche. À l’origine de cette affaire, l’exclusion de plusieurs médias par l’administration Trump et une réaction de solidarité des grandes chaînes de télévision. Un bras de fer qui soulève des interrogations sur les rapports entre pouvoir politique, droit de la concurrence et liberté de la presse.
Washington, le 11 octobre 2026. Le conflit opposant Donald Trump à une partie des médias américains connaît un nouveau développement judiciaire. Le département de la Justice a confirmé, samedi, l’ouverture d’une enquête destinée à déterminer si cinq grands réseaux de télévision ont enfreint la législation antitrust en interrompant temporairement leur couverture commune des activités présidentielles.
ABC, CBS, CNN, NBC et Fox News sont concernés par cette procédure. Ces chaînes appartiennent au White House television pool, un dispositif permettant aux médias audiovisuels de se relayer pour couvrir certains déplacements et événements présidentiels, puis de partager les images recueillies avec les autres rédactions.
Ce mécanisme de coopération, essentiel au fonctionnement quotidien de la couverture médiatique de la présidence américaine, se retrouve désormais au centre d’un différend dont les implications dépassent largement les seules relations entre Donald Trump et les journalistes.
Une crise déclenchée par l’exclusion de trois médias
L’affaire remonte au 19 septembre, lorsque la Maison-Blanche a retiré les accréditations de journalistes de CNN, Politico et MS NOW, leur interdisant temporairement l’accès aux locaux de la présidence.
L’administration Trump a justifié cette décision en affirmant que l’accès à la Maison-Blanche relevait d’un privilège et non d’un droit inconditionnel. Les organisations concernées ont, pour leur part, dénoncé une mesure de rétorsion liée au contenu de leur couverture journalistique.
Estimant que leur exclusion portait atteinte au Premier amendement de la Constitution américaine, qui protège notamment la liberté de la presse, elles ont engagé une procédure judiciaire.
La réaction des principales chaînes de télévision a été particulièrement remarquée. Les cinq membres du pool audiovisuel, y compris Fox News, ont suspendu temporairement leur couverture collective, refusant de remplacer les médias écartés.
Le 24 septembre, le juge fédéral Timothy Kelly a ordonné le rétablissement de leurs accréditations, estimant que la mesure prise par l’administration présentait un risque sérieux d’inconstitutionnalité. Des différends ont néanmoins persisté concernant l’accès à certains événements présidentiels et la participation aux rotations du pool.
Washington invoque la législation antitrust
C’est cette réaction collective que le département de la Justice entend désormais examiner à la lumière du Sherman Act, texte fondamental du droit américain de la concurrence.
Emily Covington, porte-parole du ministère, a confirmé que la division antitrust cherchait à déterminer si les chaînes avaient participé à un boycott collectif susceptible de contrevenir aux règles applicables aux entreprises concurrentes.
L’ouverture de cette enquête ne constitue toutefois ni une inculpation ni une constatation d’infraction. Les autorités devront établir si la coordination entre les cinq réseaux représente une restriction illégale de la concurrence ou une forme de protestation professionnelle dont les circonstances justifient une analyse différente.
La distinction est importante. Les chaînes n’ont pas annoncé un accord sur les tarifs publicitaires ou sur le partage du marché audiovisuel. Leur décision répondait à l’exclusion de plusieurs journalistes, dans un contexte de confrontation avec l’exécutif.
Le droit antitrust américain peut néanmoins s’appliquer à certaines actions concertées entre concurrents, même lorsque celles-ci poursuivent des objectifs autres que strictement commerciaux. Toute la difficulté sera donc d’apprécier la portée économique et juridique de cette initiative.
La liberté de la presse au centre des inquiétudes
L’enquête suscite des réserves parmi les organisations de défense des journalistes. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a notamment mis en garde contre le risque de voir les procédures antitrust utilisées pour exercer des pressions sur des médias défendant leur droit d’accès aux institutions publiques.
Le gouvernement américain fait valoir, de son côté, que les entreprises de presse restent soumises aux règles de concurrence, au même titre que les autres acteurs économiques.
Cette confrontation met en évidence une difficulté institutionnelle : comment garantir l’application impartiale des lois économiques lorsque l’autorité chargée de les faire respecter est également impliquée dans le conflit politique ayant provoqué la conduite examinée ?
La question ne préjuge pas de la légalité de l’enquête, mais elle souligne l’importance de distinguer la protection de la concurrence d’une éventuelle utilisation des instruments réglementaires pour peser sur les décisions éditoriales.
Un affrontement aux implications démocratiques
L’affaire intervient dans un climat de tensions persistantes entre Donald Trump et plusieurs grands médias américains. Le président accuse régulièrement certaines rédactions de partialité, tandis que celles-ci dénoncent des restrictions d’accès susceptibles de compromettre leur mission d’information.
Au-delà de ces divergences, le fonctionnement même du système de couverture présidentielle est en jeu. Le pool audiovisuel repose sur une coopération entre médias concurrents afin de garantir la circulation des images et des informations relatives aux activités du chef de l’État.
La suspension collective de cette coopération pose donc deux questions distinctes : celle de la légitimité des restrictions imposées par la Maison-Blanche et celle des limites juridiques d’une action commune entre entreprises médiatiques.
Les deux procédures en cours, l’une constitutionnelle et l’autre antitrust, pourraient apporter des réponses différentes à ces interrogations.
Pour l’heure, les chaînes ont repris leur couverture commune et les médias initialement exclus bénéficient d’une protection judiciaire provisoire. L’enquête du département de la Justice demeure ouverte.
Derrière ce nouvel épisode de confrontation entre Trump et la presse américaine se dessine ainsi un débat institutionnel plus large : celui de l’équilibre entre l’autorité de l’État, les exigences du marché et l’indépendance des médias dans une démocratie constitutionnelle.