Stéphane Bern
Dans un entretien publié mercredi 14 octobre par Le Journal du Dimanche, l’historien et spécialiste des familles royales Stéphane Bern revient sur près de quatre siècles de règne alaouite et dresse un bilan largement positif des transformations engagées sous Mohammed VI. Il souligne les progrès économiques et sociaux du Royaume, sans occulter la persistance des inégalités, et insiste sur l’importance stratégique du rapprochement franco-marocain.
À l’occasion de la parution de son nouvel ouvrage Mohammed VI. Héritage et destin de la monarchie alaouite, Stéphane Bern livre une lecture historique de la monarchie marocaine et des mutations du Royaume depuis l’accession au trône de Mohammed VI en 1999. Dans un entretien accordé au Journal du Dimanche, le spécialiste français des familles royales met en avant la continuité dynastique, le rôle religieux du souverain et les réalisations économiques qui ont accompagné les vingt-sept dernières années.
« L’œuvre de Mohammed VI est assez impressionnante », affirme Stéphane Bern, qui décrit une modernisation conduite malgré les crises successives et les obstacles rencontrés. L’auteur reconnaît toutefois que les disparités sociales demeurent importantes et que la réduction des inégalités reste l’un des principaux défis du pays.
Une dynastie au cœur de la continuité historique
Dans son ouvrage, Stéphane Bern retrace l’histoire de la dynastie alaouite, installée au pouvoir au XVIIe siècle, en remontant aux grandes étapes de la construction de l’État marocain.
Il rappelle que l’histoire politique du Royaume s’inscrit dans une succession de dynasties, depuis les Idrissides jusqu’aux Alaouites, en passant notamment par les Almoravides, les Almohades, les Mérinides et les Saadiens.
Selon lui, la longévité de la dynastie actuelle repose sur sa contribution à la préservation de l’unité territoriale et de la souveraineté du Maroc, mais également sur la dimension spirituelle de la monarchie.
Le statut de Commandeur des croyants, associé à la filiation chérifienne des souverains alaouites, constitue à ses yeux un élément essentiel de la légitimité monarchique. Cette double autorité, politique et religieuse, aurait contribué à la stabilité de l’institution au fil des siècles.
Mohammed VI et les chantiers de modernisation
Abordant le règne de Mohammed VI, Stéphane Bern insiste sur les investissements réalisés dans les infrastructures, l’industrie et la protection sociale.
Il cite notamment l’extension de la couverture sociale, qui concernerait désormais 88 % de la population selon les chiffres avancés dans l’entretien, ainsi que les progrès de l’électrification rurale, dont le taux dépasserait 99 %.
L’auteur relève également l’expansion du réseau autoroutier, passé, selon ses indications, de quelque 400 kilomètres en 1999 à 1 800 kilomètres en 2023.
L’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables et les infrastructures logistiques figurent parmi les secteurs présentés comme les principaux moteurs de la transformation économique du Royaume.
Stéphane Bern va jusqu’à qualifier le Maroc de première puissance industrielle africaine, une appréciation qui dépend toutefois des indicateurs retenus et ne saurait être considérée comme un classement économique universellement établi.
Des progrès confrontés aux inégalités sociales
L’entretien ne présente pas pour autant le développement marocain comme un processus achevé. Stéphane Bern reconnaît que les disparités sociales et la pauvreté persistent, malgré les avancées enregistrées depuis la fin des années 1990.
Il souligne que l’accélération des réformes sociales et de la décentralisation demeure nécessaire pour permettre une répartition plus équitable des fruits de la croissance.
Cette distinction entre modernisation des infrastructures et amélioration effective des conditions de vie constitue l’un des enjeux majeurs du bilan du règne : les réalisations économiques doivent encore se traduire par une réduction durable des écarts sociaux et territoriaux.
Mohammed V, Lyautey et la mémoire franco-marocaine
L’historien revient également sur plusieurs épisodes déterminants des relations entre le Maroc et la France, notamment le protectorat et l’exil forcé du sultan Mohammed V entre 1953 et 1955.
Il considère que cette déposition, décidée par les autorités coloniales françaises, a contribué à renforcer la mobilisation nationaliste et à accélérer le processus ayant conduit à l’indépendance en 1956.
Stéphane Bern évoque aussi le rôle du maréchal Lyautey dans la préservation de certains éléments du patrimoine architectural marocain. Son appréciation favorable de cette figure du protectorat s’inscrit néanmoins dans une histoire coloniale plus complexe, marquée également par la domination politique et les résistances marocaines.
La place du Maroc sur la scène internationale
Sur le plan diplomatique, Stéphane Bern met en avant le renforcement du positionnement international du Royaume, en particulier depuis son retour au sein de l’Union africaine en 2017 et la normalisation de ses relations avec Israël dans le cadre des accords d’Abraham en 2020.
Il évoque également les évolutions des positions américaine et française sur la question du Sahara occidental, qu’il considère comme un facteur important du poids diplomatique marocain.
Enfin, l’entretien accorde une place particulière aux relations entre Rabat et Paris, à l’approche d’une visite d’État de Mohammed VI en France annoncée pour janvier 2027.
Stéphane Bern y voit l’occasion de consolider une relation bilatérale ancienne, devenue particulièrement stratégique sur les plans politique, économique et diplomatique.
À travers ce livre, l’auteur propose ainsi une lecture de la monarchie marocaine fondée sur la continuité historique et la capacité d’adaptation. Une vision résolument favorable à l’institution royale, qui ouvre également la question de la manière dont les transformations économiques et institutionnelles pourront répondre aux attentes sociales des prochaines générations.