Le président du Conseil de la concurrence, Ahmed Rahhou, alerte sur les risques d’un système de santé marqué par des inégalités croissantes entre catégories sociales et territoires. Selon lui, la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO) ne pourra atteindre ses objectifs sans un financement durable, une répartition équitable de l’offre médicale et une concurrence effective entre les opérateurs du secteur.
La généralisation de la couverture médicale constitue l’un des principaux chantiers sociaux engagés au Maroc. Mais son extension à une part croissante de la population ne garantit pas, à elle seule, un accès équitable aux soins. C’est la mise en garde formulée par Ahmed Rahhou, président du Conseil de la concurrence, qui appelle à anticiper les déséquilibres financiers et territoriaux susceptibles de compromettre les objectifs de cette réforme.
Le responsable souligne notamment qu’une proportion proche de la moitié des dépenses de santé demeure supportée directement par les ménages, en dehors des mécanismes de couverture médicale. Cette situation pose, selon lui, la question de la capacité du système à assurer durablement le financement des soins, tout en garantissant une qualité de service comparable à l’ensemble des citoyens.
Le risque d’une médecine pour les riches et d’une autre pour les pauvres
Pour Ahmed Rahhou, l’élargissement de la couverture médicale pourrait paradoxalement accentuer certaines inégalités si la réforme n’est pas accompagnée d’un développement équilibré des infrastructures, des équipements et des ressources humaines.
Il met ainsi en garde contre l’émergence d’une médecine à deux vitesses, distinguant les patients disposant de moyens financiers importants de ceux qui dépendent de structures moins bien équipées ou difficilement accessibles.
Cette fracture pourrait également prendre une dimension territoriale, les grandes villes concentrant une part importante des investissements et des professionnels de santé, tandis que les zones rurales et certaines régions éloignées continueraient de souffrir d’une offre médicale insuffisante.
La couverture financière des soins ne saurait donc être considérée comme une garantie d’accès effectif si les établissements, les médecins et les équipements nécessaires ne sont pas disponibles à proximité des populations concernées.
Investissement privé : préserver la concurrence
Le président du Conseil de la concurrence s’est également penché sur le développement de l’investissement privé dans le secteur sanitaire, notamment les opérations de concentration entre établissements et opérateurs.
Il reconnaît que ces rapprochements peuvent présenter des avantages économiques et organisationnels. La mutualisation des ressources, l’acquisition d’équipements coûteux et l’amélioration de la continuité des soins peuvent contribuer à renforcer les capacités du système de santé.
Ahmed Rahhou insiste toutefois sur la nécessité d’éviter que ces opérations ne favorisent des situations de domination du marché ou ne constituent des obstacles à l’entrée de nouveaux acteurs.
L’enjeu consiste, selon lui, à maintenir un environnement concurrentiel permettant de stimuler les investissements et d’améliorer la qualité des prestations, sans encourager des pratiques susceptibles de pénaliser les patients.
Une réforme qui doit aller au-delà du financement
Les observations du président du Conseil de la concurrence mettent en évidence une difficulté majeure : l’augmentation du nombre de bénéficiaires de l’AMO ne peut produire tous ses effets si l’offre médicale ne suit pas la progression de la demande.
La concentration des établissements et des investissements dans certaines régions pourrait ainsi limiter les bénéfices de la généralisation de la couverture sanitaire, particulièrement pour les populations rurales et les ménages les plus vulnérables.
Ahmed Rahhou appelle, dans cette perspective, à une meilleure répartition des ressources humaines, à davantage de transparence dans le fonctionnement du secteur et au recours aux nouvelles technologies pour rapprocher les services médicaux des citoyens.
La réussite de la réforme dépendra donc de la capacité des pouvoirs publics et des opérateurs à conjuguer trois impératifs : la viabilité financière du système, la qualité des prestations et l’égalité d’accès aux soins.
Au-delà de la généralisation administrative de la couverture médicale, le véritable défi reste celui de son efficacité sociale : permettre à chaque citoyen, indépendamment de ses revenus ou de son lieu de résidence, de bénéficier de soins accessibles et de qualité.