« La violence engendre la violence » disait le grand dramaturge grec, Eschyle, l’un des maîtres de la tragédie. Face à la tragédie qui est devenue un menu quotidien, il sied de revenir aux fondamentaux. Et la plus grande violence qui s’exerce à l’égard des victimes de la violence est sa banalisation. Transformer le nombre de victime en statiques comme les cours de la bourse à Wall street, la bourse de l’horreur. Ou encore revoir les images macabres de la destruction massive en un simple flux, actualisé au gré des communiqués. Trop d’informations tue l’information. Nous en avons, chaque soir, que dis-je ? chaque minute, une nouvelle preuve. Alors que des centaines de milliers d’innocents subissent un déluge de feu et d’acier, les experts de salon et les stratèges du dernier quart d’heure spéculent sur l’opportunité d’un accord suivi au non d’un cessez-le-feu. Le spectacle de la violence comme une nouvelle addiction. Les mots finissent par devenir des abstractions. Un signe vide, sans référent sauf celui du buzz. A l’instar de Gaza et des Gazaouis réduits à des concepts médiatiques alors qu’ils sont des signes chargés d’historicité. Et de sens.
40% des gazaouis ont moins de 14 ans ! l’âge médian de la population est de 18 ans. A peine 3 % de la population sont âgés de plus de 65 ans. C’est cette jeunesse ; ce sont ces enfants qui sont les cibles des attaques israéliennes : les fanatiques sionistes étant conscients que c’est là une force de frappe qui va déterminer et dessiner la configuration de l’avenir.
Ne pas réduire cette enfance assassinée en une simple donne statistique, il y a un film qui témoigne et du coup réhabilite l’honneur des images, Born in Gaza de Hernán Zin.
Zin a une carrière atypique. A l’image de sa biographie elle-même originale : c’est un correspondant de guerre, écrivain, producteur et cinéaste d’origine italo-argentine basé à Madrid, en Espagne. Depuis 1994, il a parcouru le monde en réalisant des films documentaires, en écrivant des livres et en contribuant à des médias.
Born in Gaza (2014) est une œuvre de témoignage, pleine d’empathie à l’égard du sujet qu’elle aborde, celui des enfants de Gaza victimes de la guerre d’Israël dans sa variante de juillet 2014. Le style poétique et imagée transcende la dimension journalistique pour faire œuvre de cinéma. Démarche consacrée par un élogieux accueil critique et professionnel. Le film a obtenu notamment le Prix Goya du meilleur documentaire.
Le cinéaste arrive à Gaza suite à la guerre de juillet 2014 qui a laissé 507 enfants morts et 3598 blessés. Il filme la ville pendant le siège : les pêcheurs n’ont pas le droit d’aller au-delà d’une zone limitée à 9 kilomètres. Une ville en ruines qui fait de celles des images d’aujourd’hui du déjà-vu. L’angle choisi est celui de suivre un groupe de jeunes enfants et comment ils subissent les vicissitudes de la guerre. Ils sont une dizaine : Mohamed, Oudei, Mahmoud, Soundouss…Ou encore Rajaf, fils d’un ambulancier assassiné par un obus au moment où il est allé sauver des familles : « oui mon père est un héros plus que cela c’est le héros des héros ». Dialoguant avec le cinéaste avec une sérénité et faisant preuve d’une maturité précoce. On n’est plus enfant à Gaza.
Deux moments forts dans le film : quand le récit est interrompu pour insérer les noms des enfants victimes des bombardements comme le générique d’une tragédie.
Et puis la séquence des enfants qui ont survécu à une attaque sur la plage : avec les mots d’enfants ils racontent comment ils ont perdu des frères, des cousins, des amis…comment ils portent dans différentes parties de leur corps des fragments de bombes : « les médecins ont peur, ils n’ont pas voulu m’opérer, j’espère un jour aller à l’étranger pour l’enlever ce morceau de fer de ma poitrine » nous raconte l’un d’eux. Un autre montre les doigts de sa main qu’il ne peut plus faire bouger. Ou encore cette jeune fille qui s’interroger pourquoi on l’a bombardée alors qu’elle n’a ni armes ni bombes.
Tous.tes sont filmé(e)s avec dignité et parlent sans haine et sans colère. Comme Bissan qui refuse qu’on lui parle du drame qu’elle a subi (ses parents sont morts) et jouent avec sa copine. Tous rêvent d’un métier, d’un rôle : pêcheur, professeur d’anglais…Dans leur regard une détermination et un amour de la vie.
Dans le film, ils ont entre dix et quinze ans. C’était en août 2014. Que sont-ils devenus dix ans après ? Des héros anonymes du 7 octobre 2023?
Mohammed Bakrim, critique de cinéma, président du ciné-club Nour-Eddine Saïl