Le chantier du port Dakhla Atlantique, au cœur des investissements programmés dans les provinces du Sud.
Avec un port à plus de 15 milliards de dirhams, des investissements industriels majeurs et des performances de croissance supérieures à la moyenne nationale, les provinces du Sud s’affirment comme un espace stratégique de l’économie marocaine. Mais le projet de loi de Finances 2027 pose une question essentielle : comment transformer cette dynamique d’investissement en emplois durables, en services publics efficaces et en bénéfices tangibles pour les habitants ?
Il est des territoires dont on mesure longtemps le développement à la longueur des routes construites, à la hauteur des investissements annoncés et à l’ampleur des infrastructures inaugurées. Puis vient un moment où ces indicateurs, aussi impressionnants soient-ils, ne suffisent plus.
Pour les provinces du Sud du Maroc, ce moment semble se rapprocher.
Le projet de loi de Finances 2027 dessine les contours d’une transformation économique de grande ampleur. Ports, plateformes logistiques, équipements énergétiques, établissements universitaires, structures hospitalières et zones industrielles composent un programme qui dépasse désormais la simple logique du rattrapage territorial.
Une ambition nouvelle se précise : faire de ces régions des espaces de production, d’échanges et de création de valeur, capables de jouer un rôle plus important dans l’économie nationale et dans les relations commerciales avec l’Afrique.
Mais une interrogation demeure, et elle mérite d’être placée au centre du débat : le développement d’un territoire se juge-t-il au volume des capitaux qui y sont investis ou à la part de prospérité qui revient effectivement à sa population ?
Dakhla Atlantique : un port, mais surtout un pari économique
Le futur port Dakhla Atlantique incarne cette ambition.
Son coût prévisionnel atteint désormais 15,06 milliards de dirhams, contre 13,61 milliards initialement, après une révision intégrant notamment l’extension des infrastructures.
À la mi-septembre 2026, l’avancement physique du chantier était évalué à 70 %, tandis que son taux d’exécution financière atteignait 54 %. L’objectif affiché est de porter l’avancement global à 90 % en 2027, d’achever les travaux fin 2028 et de lancer l’exploitation à partir de 2029.
Ces échéances constituent un test important pour la conduite des grands projets publics.
Mais l’enjeu économique va bien au-delà de la construction d’un port.
Une infrastructure portuaire n’est pas, à elle seule, un moteur de développement. Elle le devient lorsqu’elle attire des entreprises, facilite les exportations, structure des filières productives et génère des emplois.
C’est pourquoi les investissements complémentaires méritent autant d’attention que le chantier principal : route de liaison avec Dakhla, zones industrielles et logistiques, alimentation en eau et infrastructures énergétiques.
La véritable réussite de Dakhla Atlantique ne se mesurera pas seulement à l’arrivée du premier navire. Elle dépendra aussi du nombre d’entreprises qui s’installeront dans son environnement économique, de la valeur ajoutée créée localement et des perspectives offertes aux jeunes de la région.
Une croissance remarquable, mais pour qui ?
Les chiffres présentés dans les documents budgétaires sont significatifs.
Sur la période 2014-2024, Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Eddahab affichent chacune une croissance moyenne de 8,8 %, contre 4,9 % à l’échelle nationale. Guelmim-Oued Noun enregistre également une progression soutenue de 6,5 %.
Ces performances témoignent d’une dynamique économique réelle.
Elles ne répondent cependant pas, à elles seules, aux questions relatives à la répartition des revenus, à la qualité de l’emploi ou à la place des entreprises locales dans les marchés générés par l’investissement.
Une région peut connaître une croissance rapide tout en conservant des déséquilibres entre ses villes et ses espaces ruraux, entre les grandes entreprises et les petites structures, ou entre les qualifications disponibles et les besoins du marché.
La question n’est donc pas de minimiser la croissance, mais d’en examiner les effets.
Combien d’emplois permanents sont créés ? Quelle part des commandes bénéficie aux PME locales ? Les jeunes diplômés trouvent-ils des débouchés dans leur région ? Les revenus des ménages progressent-ils au rythme de l’activité économique ?
Ces indicateurs mériteraient d’accompagner systématiquement les bilans d’investissement.
Laâyoune : produire davantage, former mieux
À Laâyoune, l’augmentation des capacités de transformation des phosphates, les projets électriques et l’extension des zones industrielles illustrent une volonté de renforcer la dimension productive de l’économie régionale.
L’enveloppe annoncée pour l’augmentation des capacités chimiques de l’OCP dépasse 18 milliards de dirhams.
L’enjeu n’est pas uniquement industriel. Il est aussi humain.
Une activité productive de grande ampleur exige des techniciens, des ingénieurs, des logisticiens, des spécialistes de la maintenance et des entreprises de services capables d’accompagner les nouvelles installations.
La création annoncée d’Écoles nationales des technologies avancées à Laâyoune et à Dakhla, dotées chacune d’une capacité de 1 470 places, pourrait contribuer à rapprocher l’enseignement supérieur des besoins économiques régionaux.
Encore faudra-t-il assurer la cohérence entre les formations proposées, les recrutements des entreprises et les perspectives d’insertion professionnelle.
Sans cette articulation, le risque serait de voir se développer côte à côte des infrastructures modernes et une jeunesse qui peine à accéder aux emplois qu’elles sont censées générer.

Laâyoune, transformation urbaine et développement régional.
Guelmim : le développement ne se limite pas à l’industrie
Le projet de loi de Finances met également en évidence une autre dimension du développement territorial : l’accès aux services essentiels.
À Guelmim, le projet de transformation du centre hospitalier régional en centre hospitalier universitaire, évalué à deux milliards de dirhams, constitue un investissement majeur.
Les projets hospitaliers de Sidi Ifni et de Tighert, ainsi que les nouveaux établissements universitaires prévus dans la région, répondent à des besoins différents de ceux des grands complexes industriels, mais tout aussi fondamentaux.
Un territoire attractif ne se définit pas uniquement par ses capacités logistiques ou ses performances à l’exportation.
Il doit aussi permettre à ses habitants de se soigner, de se former et de construire leur avenir sans être contraints de rejoindre systématiquement les grands centres urbains du pays.
La qualité des services publics fait pleinement partie de la compétitivité territoriale.
L’eau, condition silencieuse de la transformation
L’expansion des activités portuaires, industrielles et urbaines soulève une question incontournable : celle des ressources hydriques.
Les investissements dans le dessalement, les réseaux d’adduction et les énergies renouvelables montrent que cette contrainte est prise en compte dans la programmation publique.
À Dakhla, une conduite d’alimentation en eau de 450 millions de dirhams doit notamment desservir la ville, le futur port et sa zone industrialo-logistique.
Mais les besoins futurs appelleront une vigilance durable.
Le développement industriel, l’urbanisation, les activités touristiques et les besoins des populations devront être conciliés dans un environnement où la disponibilité de l’eau constitue une donnée stratégique.
L’enjeu n’est donc pas seulement de produire davantage d’eau. Il est également d’organiser son utilisation de manière efficace, soutenable et équitable.
La question décisive de la gouvernance
Les documents budgétaires révèlent une forte mobilisation du foncier public au profit des projets économiques dans les régions du Sud.
Cette disponibilité foncière peut constituer un avantage pour l’accueil des investissements.
Mais elle appelle aussi des exigences de transparence, d’évaluation et de suivi.
L’attribution de terrains et la mobilisation de financements publics doivent pouvoir être appréciées au regard des engagements réellement tenus : investissements effectivement réalisés, emplois créés, activités mises en exploitation et retombées locales.
Un projet annoncé n’est pas nécessairement un projet achevé. Un investissement autorisé ne garantit pas une activité économique durable.
La distinction est essentielle pour apprécier les résultats d’une politique de développement.
Elle l’est d’autant plus que les investissements prévisionnels des établissements et entreprises publics atteignent, pour 2027, 6,53 milliards de dirhams à Laâyoune-Sakia El Hamra, 2,65 milliards à Guelmim-Oued Noun et 1,71 milliard à Dakhla-Oued Eddahab.
Ces montants justifient une information publique régulière sur les réalisations, les retards éventuels, les coûts et les effets économiques obtenus.

Dakhla, énergies renouvelables et nouveaux enjeux industriels.
Du territoire des projets au territoire des opportunités
Les provinces du Sud occupent une place particulière dans les orientations diplomatiques et économiques du Maroc.
Le gouvernement associe explicitement les investissements programmés à ses priorités de développement territorial et à sa stratégie de rayonnement africain.
Cette dimension politique est présente dans les documents accompagnant le budget 2027, notamment à travers les références à la résolution 2797 du Conseil de sécurité et aux démarches diplomatiques marocaines.
Mais au-delà des positions diplomatiques et des différends qui entourent le statut du Sahara occidental, l’évaluation économique des projets appelle une question concrète : quelles transformations produisent-ils dans la vie quotidienne des populations concernées ?
Les grands chantiers peuvent modifier durablement la géographie économique d’un territoire. Ils ne remplacent cependant ni les entreprises, ni les compétences, ni la qualité des institutions, ni la confiance des citoyens.
Le passage d’une économie principalement portée par l’investissement à une économie capable de créer et de retenir durablement de la valeur constitue sans doute l’un des défis majeurs des prochaines années.
Le véritable rendez-vous de 2027
Le projet de loi de Finances 2027 offre une photographie ambitieuse des moyens engagés dans les provinces du Sud.
Il reste à construire, avec la même précision, une photographie des résultats.
À côté des kilomètres de routes, des capacités portuaires et des milliards de dirhams, il faudrait pouvoir lire le nombre d’emplois stables, l’évolution des revenus, les progrès de l’accès aux soins, la réussite des formations et la participation des entreprises locales.
Car la réussite d’une politique territoriale ne se limite pas à transformer le paysage.
Elle consiste à transformer les possibilités d’avenir de celles et ceux qui y vivent.
Et c’est peut-être là que se situe le véritable changement d’échelle attendu dans les provinces du Sud : passer du temps des grands investissements à celui d’une prospérité plus largement partagée.