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5+5 : un espace économique de 8 800 milliards de dollars

22 août 2026 - 16:47

Saïddin Errahmouni

Et si la Méditerranée occidentale devenait un espace économique intégré ?

Il existe des projets politiques qui naissent avec de grandes ambitions avant de s’essouffler, et des idées qui semblent dépasser, au moment de leur naissance, les capacités du réel à les porter. Le projet 5+5 appartient à cette catégorie.

Créé en 1990, ce cadre réunit cinq pays européens — France, Italie, Espagne, Portugal et Malte — et cinq pays du Maghreb — Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Mauritanie. Initialement conçu comme un espace de dialogue et de coopération, il est resté très en deçà de son potentiel économique.

Trente-six ans après sa création, une question mérite pourtant d’être posée : et si le 5+5 passait progressivement du dialogue politique à une véritable intégration économique ?

L’objectif ne serait pas d’effacer les différends entre les États, mais de créer suffisamment d’intérêts communs pour que l’économie devienne un facteur de rapprochement.

299 millions d’habitants et 8 800 milliards de dollars de PIB

Les dix pays représentent aujourd’hui près de 299 millions d’habitants. Ce marché potentiel rassemble à la fois les grandes économies européennes de la Méditerranée occidentale et des marchés maghrébins en croissance.

Plus spectaculaire encore est le poids économique de l’ensemble. Les données disponibles pour 2025 situent le PIB nominal cumulé des dix pays autour de 8 800 milliards de dollars, soit environ 7,4 % de l’économie mondiale.

Ces chiffres ne signifient évidemment pas que le 5+5 constitue déjà une économie intégrée. Ils montrent plutôt l’ampleur du potentiel que représenterait une meilleure connexion entre ces dix économies.

La force du projet ne réside d’ailleurs pas dans leur homogénéité, mais dans leur complémentarité.

La France, l’Italie, l’Espagne et le Portugal disposent d’une base industrielle et technologique importante, de capitaux, de grands ports, d’infrastructures logistiques et d’un accès direct au marché européen. Malte constitue, elle aussi, un point stratégique en Méditerranée.

Au Sud, les pays maghrébins disposent de ressources énergétiques et minières, d’un potentiel agricole et maritime considérable, de ressources humaines importantes et d’une position géographique exceptionnelle à proximité de l’Europe et de l’Afrique.

Le complexe portuaire Tanger Med, au détroit de Gibraltar, incarne le potentiel d’intégration logistique entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.

Le complexe portuaire Tanger Med, au détroit de Gibraltar, incarne le potentiel d’intégration logistique entre l’Europe, le Maghreb et l’Afrique.

Le véritable enjeu serait donc de construire des chaînes de valeur méditerranéennes.

Une matière première pourrait être extraite dans un pays, transformée dans un autre, intégrée à des technologies européennes ailleurs, puis commercialisée à travers les ports des deux rives vers les marchés européens, africains et atlantiques.

La Méditerranée ne serait plus seulement une frontière : elle deviendrait une infrastructure économique.

De la coopération à l’intégration

Le 5+5 coopère déjà dans plusieurs domaines : économie, transports, énergie, agriculture, environnement et économie bleue.

Mais une coopération sectorielle ne suffit pas à créer un véritable espace économique.

Une intégration progressive pourrait commencer par la facilitation des échanges et des investissements, puis s’étendre aux transports, à l’énergie, aux infrastructures, à l’industrie, au numérique, à la recherche, à la formation et aux services.

Il ne s’agirait ni de créer un nouvel État, ni d’imposer une union politique. L’objectif serait beaucoup plus pragmatique : faire fonctionner ensemble des secteurs dans lesquels les intérêts sont convergents.

L’avantage décisif : la géographie

Peu de régions dans le monde disposent d’une position comparable.

Le 5+5 se trouve au croisement de l’Europe, de l’Afrique, de l’Atlantique et de la Méditerranée, avec une profondeur géographique vers les marchés africains et des connexions maritimes vers l’Amérique et l’Asie.

Les ports européens donnent accès au marché communautaire. Les façades méditerranéennes et atlantiques du Maroc et de la Mauritanie, ainsi que les infrastructures des autres pays du Sud, ouvrent une profondeur vers l’Afrique.

Cette position pourrait transformer la Méditerranée occidentale en une grande plateforme commerciale euro-africaine.

Énergie : de la vente à la chaîne de valeur

L’énergie pourrait être l’un des premiers moteurs de cette transformation.

Le Sud dispose de pétrole et de gaz, mais aussi d’un potentiel considérable en matière solaire et éolienne. Le Nord dispose de technologies, de capitaux, d’infrastructures et de marchés industriels.

Le défi ne serait donc plus seulement de vendre de l’énergie, mais de développer une chaîne intégrée :

production, transformation, stockage, transport, fabrication des équipements et technologies associées.

Une telle approche permettrait de répartir davantage de valeur ajoutée entre les deux rives.

Agriculture, pêche et minerais

L’agriculture constitue un autre domaine naturel de complémentarité. Le développement de chaînes communes pourrait associer production, transformation agroalimentaire, stockage, transport et commercialisation.

L’économie bleue offre également des possibilités importantes. Les ressources halieutiques, les ports, la transformation des produits de la mer, la recherche scientifique et la protection des écosystèmes pourraient être intégrés dans une stratégie régionale.

Même logique pour les minerais.

L’enjeu n’est pas uniquement d’extraire et d’exporter des matières premières, mais de développer davantage leur transformation sur place. Cela signifie davantage d’emplois, d’industries, de recettes fiscales et de transferts technologiques.

Migration : changer de logique

L’intégration économique pourrait également modifier l’approche européenne de la migration.

Aujourd’hui, celle-ci est largement traitée sous l’angle du contrôle des frontières. Or le développement économique peut agir sur certaines des causes de la migration irrégulière.

Une Afrique du Nord davantage industrialisée, connectée et créatrice d’emplois pourrait devenir progressivement un espace d’investissement et d’attraction économique plutôt qu’un simple espace de transit.

L’Europe y trouverait également son intérêt : marchés plus proches, chaînes d’approvisionnement sécurisées, stabilité accrue et réduction de certaines pressions migratoires.

Le principal obstacle : le Maroc et l’Algérie

Aucune réflexion sérieuse sur le 5+5 ne peut ignorer les tensions entre Rabat et Alger.

La rivalité maroco-algérienne constitue l’un des principaux freins à l’intégration maghrébine. Mais elle peut aussi être considérée comme la raison pour laquelle il faut imaginer une nouvelle approche.

Faut-il attendre la résolution de tous les différends politiques pour coopérer économiquement ?

Une autre stratégie serait possible : créer progressivement des intérêts économiques communs susceptibles de favoriser, à terme, une détente politique.

La relance du 5+5 pourrait ainsi nécessiter un effort diplomatique européen et international visant à favoriser une nouvelle voie de dialogue entre les deux pays, sans conditionner chaque domaine de coopération au règlement préalable de l’ensemble des différends.

Quel impact économique ?

Il faut ici distinguer les données actuelles des scénarios prospectifs.

Si une intégration économique permettait d’ajouter environ un point de croissance par an à la trajectoire de la région, l’écart cumulé après dix ans pourrait devenir considérable. Avec deux points supplémentaires, l’effet serait encore plus important.

Ces chiffres ne constituent pas des prévisions officielles. Ils illustrent simplement le potentiel d’une intégration plus poussée.

Dans un scénario transformationnel, combinant commerce, énergie, infrastructures, industrie, investissements et chaînes de valeur, l’économie du 5+5 pourrait se rapprocher, à terme, de 10 000 à 11 000 milliards de dollars en valeur comparable, selon l’évolution réelle des économies, des taux de change et de l’inflation.

La part de la région dans l’économie mondiale pourrait également progresser si sa croissance dépassait durablement la moyenne mondiale.

Un projet qui intéresse aussi l’Europe

Le 5+5 ne serait pas seulement un projet pour le Sud.

L’Europe a besoin d’un voisinage méridional stable, de nouvelles sources d’énergie, de marchés en croissance, de chaînes d’approvisionnement plus proches et de partenaires industriels fiables.

L’investissement européen dans le Maghreb ne devrait donc pas être considéré uniquement comme une politique d’aide. Il peut aussi devenir un investissement dans la sécurité économique européenne.

Les États-Unis et les économies asiatiques pourraient, de leur côté, devenir des partenaires extérieurs dans les domaines de la technologie, de l’énergie, des infrastructures, de la sécurité maritime et des chaînes d’approvisionnement, sans nécessairement intégrer le mécanisme politique du 5+5.

Trois conditions pour réussir

Une telle transformation supposerait au moins trois conditions.

Premièrement, une détente économique au Maghreb, notamment entre le Maroc et l’Algérie.

Deuxièmement, un soutien clair de l’Union européenne, puisque cinq membres du 5+5 appartiennent à l’UE et que toute intégration devra être compatible avec le marché européen.

Troisièmement, une ouverture internationale, permettant d’attirer capitaux, technologies et investissements européens, américains, africains et asiatiques.

L’objectif pourrait être de passer progressivement du « Dialogue 5+5 » à « l’Économie 5+5 ».

Un espace fondé d’abord sur les domaines où les accords sont possibles : commerce, énergie, ports, transports, agriculture, pêche, minerais, tourisme, numérique, industrie, investissement et formation.

La vraie question

Les dix pays ne constituent pas encore une économie commune. Mais ils possèdent déjà plusieurs des ingrédients nécessaires à sa construction : près de 299 millions d’habitants, environ 8 800 milliards de dollars de PIB, deux façades maritimes, des ressources énergétiques et minières, une base industrielle européenne, un potentiel agricole et maritime et une position stratégique entre l’Europe et l’Afrique.

La véritable question n’est donc peut-être plus : les dix pays peuvent-ils coopérer ?

Elle devient : quel est le coût économique et stratégique de la non-coopération ?

Le 5+5 pourrait devenir bien davantage qu’un mécanisme diplomatique. Il pourrait constituer un projet européen de stabilité, un projet maghrébin de développement, un projet méditerranéen pour l’énergie et le commerce, et une plateforme euro-africaine d’investissement.

À terme, son ambition pourrait être simple à formuler : transformer la mer qui sépare les deux rives en l’un des plus grands ponts économiques entre l’Europe et l’Afrique.

Note méthodologique : les chiffres de population et de PIB utilisés dans cet article sont présentés comme des ordres de grandeur fondés principalement sur les données disponibles pour 2025. Les estimations relatives aux gains de croissance et à l’évolution future du poids économique du 5+5 constituent des scénarios analytiques et non des prévisions officielles.

 

Saïddin Errahmouni est chercheur en relations euro-maghrébines.

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