Écrivain, chercheur et traducteur marocain, membre de l’Académie hispano-américaine des lettres et des sciences de Bogotá, en Colombie, le Dr Mohamed Mohamed El Khattabi revient sur les dossiers historiques et politiques qui continuent de peser sur les relations entre le Maroc et l’Espagne. Du Sahara à Sebta et Melilia, en passant par la guerre du Rif, la situation des Marocains établis en Espagne et la mémoire des Morisques, il plaide pour un dialogue qui n’élude aucune des questions en suspens, malgré le rapprochement entre les deux pays.
Il convient de souligner que, malgré le formidable dynamisme qui caractérise les relations bilatérales entre le Maroc et l’Espagne et l’éclat qui les entoure, donnant l’impression que tout a toujours été pour le mieux dans les différents domaines, nous ne devons ni oublier ni tourner le dos à d’autres questions bilatérales importantes et épineuses. Des dossiers en suspens et des contraintes préoccupantes continuent de peser sur nous et d’occuper nos esprits. Il s’agit d’un ensemble de revendications historiques légitimes, héritées des anciennes époques espagnoles, qui attendent toujours des solutions efficaces.
Ces questions sont connues de tous. Elles continuent de se poser avec insistance, et nous ne devons pas adopter l’attitude de l’autruche, qui enfouit sa tête dans le sable pour ne pas voir la réalité à laquelle nous sommes confrontés. Nous pouvons en citer quelques-unes.
Le Sahara marocain : une ligne rouge
L’Espagne n’a cessé, au fil de l’histoire, d’adopter des positions obstinées et changeantes à l’égard du Maroc, son principal voisin sur son flanc sud. Alors que les plus hauts responsables espagnols, à commencer par le président du gouvernement, Pedro Sánchez, et son ministre des Affaires étrangères, José Manuel Albares, insistent régulièrement sur la nécessité de rétablir pleinement les relations bilatérales et soulignent que le Maroc constitue un voisin stratégique essentiel pour l’Espagne, leurs actes semblent parfois contredire leurs déclarations.
Il suffit de rappeler l’accueil secret et suspect réservé en Espagne au chef des séparatistes, sous prétexte de soins médicaux, puis la réception de Brahim Ghali par le président du gouvernement espagnol lors du sommet Union européenne-Union africaine à Bruxelles. Aucun autre dirigeant européen ne l’avait reçu, et il était retourné dans les camps les mains vides.
Il est bien connu que Pedro Sánchez a agi ainsi pour ménager le pays qui lui fournit du gaz naturel, dans les circonstances difficiles que traverse le monde depuis le déclenchement de la guerre russo-ukrainienne. À cela s’ajoutent sa récente visite en Algérie, l’adoption d’une loi accordant la nationalité espagnole aux Sahraouis retenus à Tindouf, ainsi que les derniers événements de Sebta et Melilla, qui ont encore assombri des relations bilatérales jusque-là caractérisées par une parfaite harmonie.
Malgré les campagnes de propagande et les fausses informations diffusées par les adversaires du Maroc et le Front Polisario, qui prétendait avoir obtenu une reconnaissance européenne de ce qu’il appelle la « République sahraouie » à la suite de la participation de Brahim Ghali au sommet précité, une réponse catégorique est rapidement venue de Josep Borrell, alors haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères. Celui-ci avait officiellement affirmé que l’Union européenne ne reconnaissait pas cette prétendue république.
L’Espagne a suivi les États-Unis et de nombreux autres pays en reconnaissant la souveraineté du Maroc sur son Sahara récupéré. En tant qu’acteur historique majeur de ce différend régional artificiel, prolongé par l’obstination de nos frères de l’autre côté de la frontière orientale, Madrid est appelée à ouvrir les yeux, à sortir de sa torpeur et à procéder à de nouveaux calculs pragmatiques. Elle devrait prendre des initiatives lui permettant de revenir à la raison sur cette question décisive, qui figure au premier rang des priorités du Maroc.
Washington a réaffirmé son soutien total et constant au plan marocain d’autonomie, qu’il considère comme sérieux, crédible et réaliste. L’ancienne ambassadrice américaine auprès des Nations unies, Kelly Craft, avait officiellement communiqué au Conseil de sécurité et au secrétaire général de l’ONU la déclaration du président Donald Trump reconnaissant la souveraineté pleine et entière du Maroc sur son Sahara.
Rappelons qu’avant de suivre Washington dans son soutien au plan d’autonomie marocain, l’Espagne utilisait cette question, à chaque occasion, comme un moyen de négocier ses propres intérêts avec le Maroc dans ce différend fabriqué de toutes pièces.
Sebta, Melilia et les territoires occupés : toujours présents dans nos esprits
Lorsque Sebta et Melilia sont évoquées dans les milieux littéraires, historiques ou poétiques, un vers que j’ai lu autrefois dans l’ouvrage Azhâr ar-Riyâd fî Akhbâr al-Qâdî Iyâd, du grand érudit Ahmed al-Maqqari de Tlemcen, me revient immédiatement à l’esprit. Je l’avais alors appris par cœur. Le poète y salue sa ville de Sebta spoliée : « Salut à Sebta du Maroc, sœur de La Mecque et de Yathrib. »
Les deux villes marocaines occupées de Sebta et Melilia, les îles Zaffarines, le rocher d’Al Hoceïma, les deux petits îlots situés près de la plage de Sfiha, à Ajdir, la presqu’île de Badis et l’îlot Leïla, également appelé Toura, nous rappellent chaque matin que de graves questions historiques demeurent en suspens et touchent directement à la souveraineté nationale.
Avant la pandémie de Covid-19, les points d’entrée et de sortie des deux villes révélaient déjà l’autre visage, douloureux, de cette situation. Les citoyens marocains traversaient ces frontières terrestres avec amertume pour retrouver leurs proches et maintenir les liens familiaux, de part et d’autre des barbelés qui les séparent, à une époque où tant d’autres murs sont tombés.
La pandémie et ses différents variants ont encore aggravé les souffrances de ces populations, notamment celles qui tiraient leur subsistance des échanges avec les deux enclaves, après la fermeture complète des frontières dès le début de la crise sanitaire.
Malgré les événements survenus récemment aux abords et à l’intérieur de ces deux villes, notamment les arrivées massives de migrants dans lesquelles le Maroc n’a joué aucun rôle, ces mouvements expriment, d’une manière ou d’une autre, la volonté populaire qui anime le Maroc de trouver une solution définitive à la question de ces territoires, désormais considérés par le monde comme des vestiges de l’expansion coloniale révolue.
Malgré les efforts déployés pour combattre l’immigration clandestine et irrégulière, dont l’ampleur récente est devenue particulièrement préoccupante, des interrogations persistent quant aux mesures prises par le Maroc pour apporter des solutions urgentes et efficaces à ce problème humanitaire et faire face aux mouvements migratoires massifs vers le Maroc et l’Espagne. Sebta, Melilla et les îles Canaries se sont ajoutées aux principales destinations de ces mouvements, ce qui fait craindre des conséquences sur les plans sécuritaire, terroriste, social, humanitaire et sanitaire, entre autres.
Les armes chimiques et les gaz toxiques dans le Rif
Il ne fait aucun doute que la question de l’utilisation par l’Espagne de gaz toxiques et d’armes chimiques interdites pendant la glorieuse guerre de libération du Rif revient avec insistance dans le débat public, au Maroc comme à l’étranger. Elle est désormais soulevée jusque dans la société espagnole elle-même.
Notre voisine du Nord serait-elle aujourd’hui capable d’accomplir un geste historique courageux pour se réconcilier définitivement avec son passé sombre et oppressif dans cette région du Maroc ?
Pourrait-elle présenter des excuses courageuses au peuple marocain dans son ensemble et, plus particulièrement, aux habitants du Rif, populations civiles et pacifiques, et leur accorder des réparations humaines et morales, conformément aux exigences du droit international relatives à ces crimes odieux ?
Cette question essentielle suscite un intérêt croissant au sein des opinions publiques marocaine et espagnole. Elle concerne les injustices subies et les graves dommages infligés à de nombreuses familles qui continuent de souffrir, dans différentes régions du Rif, des conséquences dévastatrices des cancers attribués à l’utilisation de ces armes chimiques meurtrières par l’Espagne, après les lourdes défaites qu’elle avait essuyées pendant la guerre du Rif.
La communauté marocaine résidant en Espagne
Tout observateur des relations hispano-marocaines connaît les difficultés auxquelles est confrontée la communauté marocaine établie en Espagne, dont le nombre approche aujourd’hui le million et demi de personnes. Cette communauté subit les conséquences des crises profondes que traverse l’Espagne, dont l’économie a été durement frappée par la pandémie, puis affectée par les répercussions de la guerre russo-ukrainienne.
Ces difficultés se répercutent directement ou indirectement sur nos compatriotes, dont une grande partie travaille dans les secteurs de l’agriculture et du bâtiment. Nombre d’entre eux sont ainsi exposés à des licenciements injustes et au chômage. Selon les experts, aucune solution ne semble se dessiner à court terme, notamment en raison du manque de communication entre notre communauté et l’élite politique espagnole, ainsi que de l’insuffisance des moyens dont elle dispose pour défendre ses droits.
Cette situation est d’autant plus préoccupante que l’extrême droite, représentée notamment par Vox et ses alliés, gagne du terrain sur la scène politique espagnole et manifeste son hostilité non seulement envers notre communauté, mais aussi envers l’ensemble des immigrés étrangers présents en Espagne. Il convient également de rappeler qu’un précédent gouvernement espagnol avait adopté une législation sur l’immigration défavorable aux Marocains, contrairement au traitement préférentiel et discriminatoire dont bénéficient les ressortissants des pays d’Amérique latine. Dans ces circonstances, notre pays doit redoubler d’efforts afin d’apporter à sa communauté établie en Espagne toutes les formes de soutien nécessaires, à tous les niveaux.
L’expulsion et l’exil forcé des Morisques
Jusqu’à aujourd’hui, les Espagnols continuent de refuser obstinément de présenter des excuses publiques pour l’expulsion et le bannissement des Morisques andalous, arrachés de force à leurs foyers et à leur patrie. La plupart d’entre eux se sont installés au Maroc, en Algérie et en Tunisie, tandis que d’autres ont trouvé refuge dans différents pays du Moyen-Orient.
Il est bien connu que l’ancien souverain espagnol Juan Carlos Ier avait présenté des excuses aux Juifs séfarades, eux aussi expulsés d’Espagne. Pourtant, ni lui ni son successeur, son fils le roi Felipe VI, n’ont accompli jusqu’à présent un geste comparable envers les Morisques musulmans. À cette occasion, nous tenons à saluer les intellectuels espagnols tolérants avec lesquels nous entretenons depuis de nombreuses années des liens d’amitié et d’affection. Plusieurs d’entre eux ont participé à nos côtés à de nombreuses rencontres internationales.
Citons notamment le colloque international consacré aux descendants des Morisques et des Séfarades, entre législation espagnole et droit international, organisé à Rabat par la Fondation pour la mémoire des Andalous, auquel j’ai personnellement pris part. Cette initiative représente une étape historique pour ces Morisques victimes d’expulsions collectives et d’exclusions forcées de leur patrie et de leurs terres, où leurs ancêtres avaient vécu pendant plus de huit siècles. De nombreux intellectuels du monde libre, parmi lesquels des Espagnols, continuent d’ailleurs de soulever régulièrement cette question.
Deux pays condamnés à s’entendre
Malgré tout ce qui a été dit, malgré les obstacles qui surgissent périodiquement dans les relations maroco-espagnoles, la volonté des deux pays de renforcer, de consolider et d’approfondir leurs liens demeure une nécessité incontournable. L’Espagne et le Maroc sont, comme on le répète souvent et comme aimait à le rappeler le grand écrivain espagnol disparu Juan Goytisolo, ami du Maroc, « deux pays condamnés à s’entendre ».