Face à la massification des effectifs et aux contraintes budgétaires, le ministre de l’Enseignement supérieur, Azzedine El Midaoui, appelle à repenser la gouvernance universitaire et à mobiliser davantage les entreprises dans le financement de la recherche scientifique. Une réforme qui soulève aussi la question des moyens publics et de l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur.
Rabat, 28 octobre 2026. Peut-on demander aux universités marocaines d’améliorer leurs performances sans leur donner les moyens juridiques, financiers et organisationnels nécessaires ? C’est, en substance, la question soulevée par le ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Azzedine El Midaoui, lors de la séance des questions orales tenue mardi 27 octobre à la Chambre des conseillers.
Devant les parlementaires, le ministre a défendu la nécessité d’une réforme en profondeur du système universitaire, estimant que les établissements publics sont parfois jugés sur leurs résultats sans que leurs contraintes structurelles soient suffisamment prises en compte.
Au cœur de son intervention : un cadre législatif devenu inadapté, des ressources financières limitées, des difficultés de gouvernance et une pression démographique croissante sur les établissements.
Des universités confrontées à une massification des effectifs
Pour illustrer l’ampleur des défis, Azzedine El Midaoui a cité l’exemple de l’université d’Agadir, qui accueille, selon les chiffres avancés par le ministre, entre 160 000 et 170 000 étudiants.
Il a également évoqué l’université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès ainsi que plusieurs établissements universitaires de Rabat, confrontés à une forte demande d’enseignement supérieur.
Ces effectifs témoignent de l’élargissement de l’accès aux études universitaires, mais ils mettent aussi sous pression les capacités d’accueil, les ressources humaines, les infrastructures pédagogiques et les dispositifs d’accompagnement des étudiants.
Dans ces conditions, a fait valoir le ministre, les universités ne peuvent être évaluées uniquement à l’aune de leurs résultats, sans tenir compte des moyens dont elles disposent.
Cette observation renvoie à une difficulté centrale du système marocain : accompagner la démocratisation de l’enseignement supérieur tout en maintenant la qualité des formations et les conditions nécessaires à la réussite des étudiants.
Un cadre juridique à moderniser
Le ministre a insisté sur la nécessité de revoir le cadre légal et réglementaire qui régit le fonctionnement des universités.
Selon lui, les textes en vigueur ne répondent plus pleinement aux transformations qu’a connues l’enseignement supérieur, notamment en matière d’organisation, de gouvernance et de gestion des ressources.
Une réforme législative devrait permettre aux établissements de disposer d’outils mieux adaptés à leurs missions et d’améliorer leur capacité à prendre des décisions.
L’enjeu ne se limite toutefois pas à la modification des textes.
Il concerne également la répartition des responsabilités entre les universités et leur tutelle, la transparence des mécanismes de gestion, l’évaluation des performances et la capacité des établissements à définir leurs priorités académiques et scientifiques.
Le ministre considère qu’une organisation plus efficace pourrait contribuer à améliorer les résultats du système universitaire.
Diversifier les ressources sans renoncer au financement public
L’un des axes défendus par Azzedine El Midaoui concerne la recherche de nouvelles sources de financement.
Le ministre estime que les universités doivent pouvoir mobiliser davantage de ressources complémentaires, notamment à travers des partenariats et une coopération renforcée avec les acteurs économiques.
Il a toutefois précisé que cette orientation ne signifiait pas un désengagement de l’État.
Le financement public doit, selon lui, continuer à jouer un rôle essentiel dans le fonctionnement des établissements.
La distinction est importante. La diversification des ressources peut renforcer les capacités des universités, mais elle pose également des questions sur les conditions de leur autonomie, l’équilibre entre disciplines et le maintien de leurs missions de service public.
Toutes les filières ne disposent pas, en effet, des mêmes possibilités d’attirer des financements privés. Les sciences humaines et sociales, par exemple, répondent à des besoins collectifs qui ne se traduisent pas toujours par des retombées commerciales immédiates.
Une réforme du financement devra donc tenir compte de cette diversité.
Recherche scientifique : le ministre appelle les entreprises à s’engager
La recherche et l’innovation ont occupé une place importante dans l’intervention ministérielle.
Pour Azzedine El Midaoui, le développement scientifique ne peut reposer exclusivement sur les budgets de l’État. Il nécessite également une participation plus importante des entreprises et des acteurs industriels.
Le ministre a cité plusieurs expériences internationales pour illustrer l’importance de cette coopération.
Il a notamment évoqué la Chine, les États-Unis et la France, où le secteur privé contribue, selon les chiffres qu’il a présentés, à une part importante du financement de la recherche.
Au-delà des montants avancés, son argument porte sur la nécessité de rapprocher davantage les universités du tissu productif.
Les entreprises peuvent participer au financement de projets scientifiques, à la création de laboratoires communs, à la valorisation des résultats de recherche et au développement de solutions technologiques adaptées aux besoins économiques.
Pour le Maroc, cette orientation pourrait concerner notamment l’industrie, l’agriculture, l’eau, les énergies renouvelables, la santé et les technologies numériques.
Encore faut-il que ces partenariats reposent sur des objectifs scientifiques clairement définis et préservent l’indépendance des chercheurs.
Une réforme qui dépasse le seul ministère
Le ministre a également souligné que la transformation du système universitaire ne pouvait être portée par son département à lui seul.
Elle suppose, selon lui, une mobilisation collective associant les administrations publiques, les universités, les entreprises, les institutions de recherche et les autres acteurs concernés.
Cette approche traduit le caractère transversal des défis auxquels fait face l’enseignement supérieur.
La formation universitaire dépend de la qualité de l’enseignement dispensé en amont, tandis que l’insertion professionnelle des diplômés est étroitement liée à l’évolution du marché du travail.
De même, le développement de la recherche nécessite des financements, mais aussi des équipements, des compétences, des réseaux scientifiques et des perspectives de carrière pour les chercheurs.
Une réforme cohérente doit donc articuler ces différents aspects plutôt que les traiter séparément.
Le défi de la qualité et de l’égalité des chances
Si le ministre a principalement insisté sur les contraintes institutionnelles et financières, ses déclarations soulèvent une question plus large : quelle université le Maroc souhaite-t-il construire pour les prochaines décennies ?
L’augmentation des effectifs traduit une aspiration croissante des jeunes à accéder à l’enseignement supérieur.
Mais cet accès ne peut constituer une réussite complète que s’il s’accompagne de conditions d’études satisfaisantes, de formations adaptées et de perspectives d’insertion professionnelle.
La modernisation du cadre juridique et la mobilisation de financements supplémentaires devront donc être appréciées à partir de leurs effets concrets sur les étudiants, les enseignants et les chercheurs.
Le renforcement de la gouvernance universitaire ne saurait se limiter à des ajustements administratifs. Il implique aussi de mieux répondre aux disparités entre établissements et territoires.
De la réforme annoncée aux résultats attendus
En défendant les universités contre des évaluations qu’il juge insuffisamment attentives à leurs contraintes, Azzedine El Midaoui a voulu replacer la question des moyens au centre du débat.
Son intervention met en évidence trois priorités : moderniser la législation, améliorer la gouvernance et élargir les sources de financement de la recherche.
Ces orientations ne constituent toutefois pas, à elles seules, une garantie d’amélioration.
Leur portée dépendra des dispositions concrètes qui seront adoptées, des moyens mobilisés et de la capacité des établissements à traduire les réformes en progrès mesurables.
L’enjeu est de permettre à l’université marocaine de remplir simultanément ses trois grandes missions : former les nouvelles générations, produire des connaissances et contribuer au développement économique et social du pays.
À l’heure où le Maroc cherche à renforcer sa compétitivité et ses capacités d’innovation, la question universitaire apparaît ainsi comme un chantier structurel dont les résultats se mesureront sur le long terme.