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Trump perd le Congrès : le Maroc aurait tort de miser sur un seul homme à Washington

04 novembre 2026 - 09:46

La vague démocrate qui vient de déferler sur les États-Unis rebat les cartes du pouvoir américain. Pour le Maroc, cette défaite de Donald Trump invite à une réflexion qui dépasse les résultats électoraux : comment préserver les acquis diplomatiques du Royaume dans un pays où les majorités changent, mais où les intérêts stratégiques demeurent ?

Donald Trump vient de subir un revers politique dont il lui sera difficile de minimiser la portée. En remportant les deux chambres du Congrès lors des élections de mi-mandat du 3 novembre, les démocrates ont mis fin à deux années de domination républicaine sur les institutions fédérales. La défaite est d’autant plus significative qu’elle s’étend à des États longtemps considérés comme des terres acquises au Parti républicain. Mais à Washington, perdre une élection ne signifie pas nécessairement perdre le pouvoir. Et c’est précisément ce qui rend la période qui s’ouvre aussi incertaine.

À Rabat, on aurait tort de regarder ce scrutin comme une simple péripétie de la politique intérieure américaine. Les décisions prises à Washington influencent directement les équilibres au Maghreb, au Moyen-Orient et sur le continent africain. Elles pèsent sur les relations commerciales, la coopération sécuritaire et plusieurs dossiers diplomatiques sensibles pour le Royaume. La question n’est donc pas de savoir si la victoire démocrate constitue une bonne ou une mauvaise nouvelle pour le Maroc. Elle est de déterminer ce qui pourrait réellement changer dans la politique américaine et, surtout, ce qui ne changera probablement pas.

Un président affaibli n’est pas un président neutralisé

Les électeurs américains ont envoyé un message de défiance à la Maison-Blanche. La hausse du coût de la vie, les difficultés économiques et les conséquences de la guerre avec l’Iran ont manifestement pesé dans les urnes. Donald Trump avait promis de restaurer la prospérité et de défendre les intérêts américains avec une fermeté sans précédent. Deux ans plus tard, une partie de l’électorat semble lui reprocher le décalage entre ces promesses et son quotidien. La victoire démocrate traduit ce mécontentement, même si elle ne constitue pas nécessairement une adhésion enthousiaste au programme de l’opposition.

Le président républicain devra désormais composer avec un Congrès hostile, capable d’ouvrir des enquêtes sur son administration, de contester ses choix budgétaires et de bloquer certaines nominations. Les démocrates disposent ainsi d’un véritable pouvoir de contrôle, particulièrement au Sénat. Mais Trump conserve la Maison-Blanche, son droit de veto et une importante marge de manœuvre en matière de politique étrangère. Il serait donc illusoire d’attendre une transformation immédiate de l’action américaine. Le risque est même de voir s’installer une confrontation institutionnelle permanente, chaque camp cherchant à empêcher l’autre de gouverner.

Cette nouvelle configuration pose une question plus profonde : les États-Unis peuvent-ils encore produire des politiques durables lorsque leurs institutions sont engagées dans une lutte partisane aussi intense ? Pour leurs partenaires, l’incertitude ne vient plus seulement des décisions présidentielles, parfois imprévisibles. Elle naît également de la difficulté croissante à savoir quelles orientations survivront au prochain scrutin. Le Maroc, comme les autres alliés de Washington, doit désormais intégrer cette instabilité dans ses calculs diplomatiques.

Le Sahara marocain : un acquis diplomatique qui doit survivre aux alternances

C’est naturellement sur la question du Sahara que les conséquences éventuelles du scrutin seront observées avec le plus d’attention au Maroc. La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine, annoncée en décembre 2020 par Donald Trump, a marqué une étape décisive dans les relations entre Rabat et Washington. Le fait que l’administration démocrate de Joe Biden n’ait pas annulé cette décision a confirmé qu’elle ne relevait pas uniquement d’un engagement personnel du président républicain. C’est un élément important, souvent sous-estimé dans les commentaires qui réduisent la diplomatie américaine aux préférences de ses dirigeants.

Faut-il pour autant considérer que la position de Washington est définitivement à l’abri des évolutions politiques ? Ce serait aller trop vite. Une reconnaissance diplomatique relève principalement de l’exécutif américain, et la victoire des démocrates au Congrès ne l’annule nullement. Mais les parlementaires disposent de moyens d’influence, notamment à travers les commissions des affaires étrangères, les crédits budgétaires et les nominations. La stabilité d’une orientation diplomatique dépend aussi de la manière dont elle s’inscrit dans les institutions et les intérêts stratégiques du pays qui l’a adoptée.

Pour Rabat, la conclusion est assez claire. Il ne suffit pas d’entretenir de bonnes relations avec la Maison-Blanche, quelle que soit la personnalité de son occupant. Il faut également consolider les liens avec les deux partis américains, leurs élus, leurs centres de réflexion et leurs réseaux d’influence. La diplomatie marocaine a déjà développé cette dimension institutionnelle. Le nouveau rapport de force à Washington lui donne une importance supplémentaire. Un acquis diplomatique est d’autant plus solide qu’il peut être défendu au-delà des fidélités partisanes et des circonstances électorales.

Le Moyen-Orient, là où la victoire démocrate pourrait décevoir

La guerre avec l’Iran a contribué à fragiliser Donald Trump sur le plan intérieur. Les conséquences économiques du conflit, notamment sur les prix de l’énergie, ont alimenté un mécontentement que les démocrates ont su exploiter. Leur retour au Congrès pourrait renforcer les pressions en faveur d’un contrôle plus strict des opérations militaires et de leur financement. Mais croire que cette victoire annonce nécessairement un changement radical de la politique américaine au Moyen-Orient serait méconnaître les continuités qui traversent les administrations successives.

Sur Israël, notamment, le Parti démocrate est loin de parler d’une seule voix. Certaines de ses figures défendent une ligne plus critique à l’égard du gouvernement israélien, tandis que d’autres restent attachées à un soutien stratégique traditionnel. Le même constat vaut, avec des nuances, pour les relations avec l’Iran. Les divergences portent souvent autant sur les moyens employés que sur les objectifs poursuivis. La majorité démocrate pourra contester certaines décisions de Trump, mais elle ne dispose ni d’une doctrine étrangère parfaitement homogène ni de tous les instruments nécessaires pour l’imposer.

Pour le Maroc, qui préside le Comité Al-Qods et défend une solution politique fondée sur deux États, cette réalité mérite d’être prise en compte. Les évolutions à Washington peuvent ouvrir des possibilités diplomatiques, sans garantir pour autant une inflexion décisive sur le terrain. Rabat devra continuer à défendre ses positions dans un environnement régional marqué par des tensions profondes, en évitant de confondre les discours de campagne américains avec les décisions effectives de politique étrangère.

Une Amérique moins prévisible, une Afrique qui doit compter davantage sur elle-même

Le scrutin américain intervient également dans un contexte de tensions commerciales internationales. Les droits de douane imposés par l’administration Trump, les rivalités avec la Chine et les incertitudes entourant les échanges transatlantiques affectent bien au-delà du territoire américain. Le Maroc, dont l’économie entretient des liens étroits avec l’Union européenne, n’est pas à l’écart de ces turbulences. Une détérioration des relations commerciales entre Washington et Bruxelles pourrait avoir des répercussions indirectes sur les entreprises marocaines, notamment dans les secteurs intégrés aux chaînes de production européennes.

La nouvelle majorité démocrate pourrait tenter d’encadrer certaines orientations protectionnistes, mais rien ne permet d’annoncer un retour rapide au libre-échange tel qu’il était conçu il y a vingt ans. La méfiance envers la mondialisation, la volonté de relocaliser des industries stratégiques et la compétition économique avec la Chine dépassent aujourd’hui les clivages traditionnels entre républicains et démocrates. C’est peut-être l’une des leçons les plus importantes du moment : l’Amérique change, et ce changement ne se résume pas à Donald Trump.

Dans ce contexte, le Maroc doit poursuivre sa diversification économique et diplomatique. Son ancrage africain, ses relations avec l’Europe et ses partenariats avec les grandes puissances lui offrent plusieurs possibilités, à condition de ne pas transformer cette diversité en simple accumulation d’accords. La véritable autonomie stratégique suppose des capacités industrielles, une compétitivité accrue et une aptitude à résister aux chocs extérieurs. Elle ne se décrète pas dans les discours diplomatiques ; elle se construit dans l’économie réelle.

L’Afrique, de son côté, gagnerait à ne pas attendre des élections américaines une réorientation providentielle de la politique de Washington. Qu’ils soient démocrates ou républicains, les dirigeants américains abordent souvent le continent à travers leurs propres préoccupations : sécurité, matières premières, influence chinoise et compétition géopolitique. Le Maroc peut jouer un rôle dans l’émergence de partenariats plus équilibrés, notamment grâce à ses investissements africains et à ses infrastructures. Mais cette ambition doit s’appuyer sur les besoins réels des économies du continent, et non sur la seule volonté de servir d’intermédiaire entre l’Afrique et les grandes puissances.

La vraie question n’est pas Trump, mais l’après-Trump

La défaite républicaine ouvre enfin une autre bataille, peut-être plus décisive encore : celle de la succession de Donald Trump. Empêché par la Constitution de briguer un troisième mandat présidentiel, le chef de l’État devra voir son parti préparer l’échéance de 2028. Les résultats du 3 novembre affaiblissent son autorité électorale, mais ils ne suffisent pas à effacer son emprise sur une large partie de l’électorat conservateur. Le trumpisme pourrait survivre à Trump, sous une forme différente, comme il pourrait provoquer de profondes divisions au sein du Parti républicain.

Les démocrates, quant à eux, devront démontrer qu’ils disposent d’autre chose qu’une capacité à fédérer les mécontentements. Leur victoire réunit des électeurs modérés, des progressistes, des indépendants et des citoyens préoccupés avant tout par leur pouvoir d’achat. Cette coalition peut gagner une élection sans nécessairement partager une vision commune de l’avenir américain. Les deux années à venir diront si le Parti démocrate parvient à transformer le rejet de Trump en projet politique durable ou si la polarisation continuera de dominer la vie publique.

Pour le Maroc, il serait imprudent de parier dès maintenant sur l’un ou l’autre de ces scénarios. La relation avec les États-Unis doit rester suffisamment solide pour traverser les changements de majorité, les rivalités institutionnelles et les recompositions partisanes. Cela exige une diplomatie patiente, attentive aux rapports de force, mais surtout capable de distinguer les intérêts permanents des circonstances politiques. La proximité avec un président peut être utile ; elle ne saurait constituer, à elle seule, une stratégie.

Au fond, la leçon de ces élections est simple : Donald Trump peut perdre le Congrès sans que l’Amérique cesse d’être une puissance déterminante pour le Maroc. Et les démocrates peuvent gagner les élections sans que Washington renonce à défendre ses intérêts selon sa propre logique. Pour Rabat, la question n’est donc pas de choisir entre Trump et ses adversaires, mais de faire en sorte que le partenariat maroco-américain demeure solide, quel que soit le prochain vainqueur à Washington.

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